« La France veut renforcer sa relation amicale avec l’Algérie » (Luis Martinez)

Luis Martinez, politologue et chercheur spécialiste de l’Algérie.
Luis Martinez est politologue et directeur de recherche au CERI-Sciences Po Paris. Depuis quelques années, il s’est imposé comme l’un des plus importants chercheurs et auteurs spécialistes de l’Algérie. Dans ses multiples interventions médiatiques et communications académiques, il s’évertue toujours à proposer une grille d’analyse complète, prenant en considération la réalité du terrain algérien, à travers trois niveaux de lectures interconnectés : la situation politique, le rôle de l’armée et l’environnement économique. Il a à son compte plusieurs publications : Algérie : les illusions de la richesse pétrolière (2010) ; Violence de la rente pétrolière (2012) ; Après Bouteflika… Bouteflika ? (Politique Internationale, juin 2018) ou encore L’Afrique du Nord après les révoltes arabes (Presses de Sciences Po, 2019). Sans langue de bois, assumant pleinement sa vision de chercheur universitaire, il revient dans ce long échange sur la période post-Bouteflika et évoque les relations franco-algériennes dans un contexte international marqué par une double crise géopolitique et énergétique, qui semble pousser Paris et Alger vers un rapprochement historique.

Quelle est la situation politique de l’Algérie, trois ans après l’arrivée au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune ?

L’après-Bouteflika a créé une importante période d’incertitudes au sein du pouvoir algérien, pendant laquelle l’armée a repris la main et opté pour la stratégie d’élections anticipées, et en quelque sorte « forcées » : présidentielles, référendum constitutionnel, législatives, etc. À cette époque, il y avait beaucoup d’inquiétudes par rapport à la faible participation aux différents scrutins et le manque de légitimité qui fragilisaient, dès le début, les nouvelles autorités politiques. Cette phase de flottement a duré à-peu-près une année. Mais, il faut le reconnaître, désormais le vide est complètement rempli dans le sens où le gouvernement a manifestement repris le contrôle et le leadership sur la vie politique. Donc, d’un point de vue au moins formel, on a le sentiment que l’équipe du président Tebboune a définitivement tourné la page d’instabilité post-Bouteflika. Ce qui n’était pas facile car le Hirak, avec de grandes manifestations populaires et une forte contestation socio-politique, a laissé planer le doute sur la possibilité d’un changement radical du régime et le départ de tous les hauts responsables de l’Etat, le fameux qu’« ils dégagent tous » !

Et pour l’armée algérienne, qui a joué un rôle crucial dans ce que vous venez de décrire, a-t-elle achevé sa propre transformation ? 

Je ne sais pas si on peut vraiment dire ça. Cela supposerait que les responsables militaires admettent eux-mêmes que l’Etat algérien a fini de réformer ses institutions, que le système politique est stabilisé, que les oppositions y sont pleinement intégrées et celles-ci reconnaissent et acceptent certains choix imposés par l’armée, etc. Par contre, c’est vrai qu’on a le sentiment que l’armée a plutôt fini la transition au sein de ses instances dirigeantes en réformant son état-major. Elle s’est impulsée un nouveau cadre qui la sort du doute de 20 ans de gouvernance de Bouteflika, qui ont engendré un vrai bazar dans le pays durant au moins les 5 dernières années pré-Hirak. Personne ne savait plus qui dirigeait, qui gouvernait, qui décidait, etc. Tout ça faisait que c’était extrêmement dangereux, et pas rassurant en termes de visibilité pour une institution aussi importante que l’armée algérienne.

Pourquoi la transition démocratique, portée par le Hirak comme sa principale revendication, a-t-elle échoué alors ?

La raison principale, selon moi, c’est qu’il n’a pas su rassurer les décideurs. Le Hirak, qui ambitionnait d’instaurer un nouveau régime politique démocratique, portait finalement des messages très inquiétants pour l’armée. Celle-ci considérait alors qu’il n’y avait pas d’alternative préférable issue du mouvement populaire. En effet, malgré tout ce qui a été dit sur le pacifisme du Hirak, beaucoup de propos exprimés étaient assez violents sur le plan symbolique. L’armée les a pris comme des agressions à son encontre et elle a décidé d’agir en conséquence. Elle ne pouvait plus soutenir un mouvement qui la visait directement et craignait un glissement vers la violence. Je pense sincèrement que le mouvement aurait tout à gagner de rassurer l’armée, de dire qu’il était ouvert à une transition de longue durée, négociée avec elle et pas contre elle, de lui donner le temps de se désengager progressivement de la vie politique, de lui permettre d’accompagner la transition notamment sur certaines questions stratégiques qui la concernent, etc. C’est ainsi que beaucoup de pays à travers le monde ont réussi leur transition démocratique. Dans la situation de régimes comme en Algérie, on ne demande jamais à l’armée de partir du jour au lendemain, ou alors il s’agit d’une révolution violente qui suppose une confrontation armée entre les parties antagonistes.

Cela peut-il expliquer la dérive autoritaire qui a affaibli puis mis fin au mouvement contestataire ?

Les décideurs algériens ont estimé qu’il n’y avait plus de compromis possible avec les contestataires. L’armée a donc voulu sortir rapidement de la période d’incertitudes alors qu’elle avait laissé les manifestations se faire au début du mouvement. Cela lui a permis, au passage, de bien identifier les courants au sein de la société qui lui posait réellement problème. Ensuite, l’appareil répressif s’est mis en place pour punir tous ceux qui étaient considérés comme un danger pour la stabilité du régime. Le choix de la répression sert également à dissuader les gens de vouloir se mobiliser de nouveau et d’exprimer leur opposition au pouvoir. L’engagement devient trop couteux pour les militants et leurs familles. Le harcèlement et l’arbitraire judiciaires font craindre à chacun d’entre eux de se retrouver facilement en prison…

Donc, c’est un choix stratégique assumé pour tourner la page de la protestation ?  

Oui, je le pense. Le pouvoir algérien a recouru souvent à cette solution, à chaque fois qu’il estimait qu’une forme de contestation était devenue « trop radicale », bien entendu d’un point de vue des militaires. C’est-à-dire, tous les mouvements qui considéraient, depuis 1962 jusqu’à 2019, que l’armée est illégitime dans la place qu’elle occupe au sein de l’Etat et voulaient l’exclure du centre décisionnel. Par conséquent, ils sont traités par l’armée non pas comme des mouvements politiques alternatifs, mais comme des rivaux qu’il faut combattre.

Comment sortir de cet antagonisme entre le politique et le militaire pour construire une véritable transition démocratique acceptée par tout le monde ?

Cela pourra se faire le jour où on aura une synthèse politique en Algérie, tel c’était le cas par exemple en Turquie, au Chili, au Brésil, etc. Dans ces pays, les oppositions ont reconnu et accepté l’armée comme acteur incontournable avec lequel il fallait négocier les conditions d’une transition dans la durée. Tant que ce genre d’agendas n’est pas mis en place en Algérie, on continuera à avoir un grand mouvement de contestation par génération qui n’aboutit à rien. Sans construire des compromis, ce sera toujours la même histoire qui recommence. C’est contre-productif, voire dangereux, de s’adresser aux militaires en les menaçant de les chasser tous ! Il faut plutôt leur proposer de collaborer ensemble pour le bien du pays. Je pense franchement que certains slogans du Hirak étaient aberrants. Ils donnaient le sentiment que les responsables politiques et, surtout, militaires étaient des étrangers, qui devaient quitter l’Algérie, mais ils vont partir où ? C’est leur pays aussi. Et si on va au bout de cette logique, ce sera la guerre civile, comme en Irak et en Syrie, où chacun vaudrait défendre ses intérêts. Les oppositions algériennes doivent travailler avec et non pas contre l’armée pour construire une alternative démocratique rassembleuse.

Sur un autre plan, comment se porte l’économie algérienne ?

L’économie algérienne reste toujours hyper dépendante de l’exportation des hydrocarbures. Et il faut dire que le président Tebboune a beaucoup de chance. À son arrivée au pouvoir, le prix du pétrole était très bas, au point de menacer l’Algérie d’une faillite financière. Mais le prix n’a cessé de grimper, depuis une année, pour dépasser les 100 dollars le baril, au début de la guerre en Ukraine. Par conséquent, les finances de l’Algérie se sont améliorées considérablement. De plus, l’Opep a annoncé qu’elle allait réduire la production de deux millions de barils par jour (à partir de ce mois de novembre, ndlr). Ce qui va maintenir le prix assez élevé. Bref, sur le plan financier, l’Algérie retrouve sa solvabilité.

Maintenant, du point de vue purement économique, beaucoup de chantiers sont en cours et d’autres doivent être menés. J’ai regardé attentivement tous les documents que l’Algérie publie sur ses programmes et réformes, ainsi que les discours du président Tebboune sur la diversification économique. Ce dernier point est le véritable enjeu pour l’économie algérienne. S’il y a bien quelque chose que l’Algérie doit faire sur le plan économique, c’est de réduire la part des hydrocarbures dans sa richesse nationale en permettant à d’autres secteurs d’émerger et de se développer. Certes, il est difficile de mettre cela en place, mais c’est la seule solution pour espérer une croissance économique pérenne, qui ne dépend pas des prix du pétrole et du gaz. Le drame en Algérie sur le plan économique, c’est qu’on respire avec la hausse des prix des hydrocarbures et on étouffe avec leur baisse. Or, cela n’est plus tenable pour un pays de 45 millions d’habitants. Le gouvernement algérien doit donc réussir le pari de la diversification, qui attire d’ailleurs beaucoup de pays partenaires qui veulent y contribuer : la Russie, la Chine, la France, la Turquie, l’Italie, etc. Le challenge pour l’Algérie sur les 10 prochaines années à venir, c’est celui d’avoir une économie en voie d’une vraie diversification.

60 ans après l’indépendance de l’Algérie, sa relation avec la France n’est toujours pas normalisée. Qu’est-ce qui coince encore pour passer à une nouvelle étape de coopération entre Paris et Alger ?

Il y a beaucoup d’autres choses. La France et l’Algérie n’ont pas d’intérêts communs dans plusieurs aspects de la politique étrangère. Jusque-là, l’Algérie n’est dans aucun schéma géopolitique qui peut la rapprocher de la France, et elle n’a pas vraiment montré une réelle volonté de rejoindre un quelconque cadre de partenariat euro-méditerranéen. Même si elle a signé l’accord d’association avec l’Union européenne, ce n’est pas vraiment quelque chose qui la motive. Elle envisage même de rejoindre le BRICS (groupe de cinq pays : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ndlr). Par ailleurs, l’Algérie a été contre l’intervention en Libye alors que la France y était favorable et très active pour renverser le régime de Kadhafi. L’Algérie a été également contre l’intervention française au Mali, elle ne s’y opposa pas clairement mais elle ne l’accompagna pas non plus. Enfin, quand on prend la position par rapport à la Russie, l’Algérie est un allié et un partenaire de ce pays, qui est quasiment un ennemi de l’Europe et de la France. Force est de constater que c’est très difficile pour la France d’avoir une vision commune avec l’Algérie sur tous ces sujets car les choix des deux Etats sont différents et parfois contradictoires.

Il faut souligner à ce niveau qu’il y a un autre enjeu important pour l’Algérie, se définissant comme une puissance régionale, qui estime que la France n’a plus rien à faire dans sa zone d’influence. C’est-à-dire au Maghreb et au Sahel. Les dirigeants algériens considèrent que le temps de la colonisation est révolu et que l’armée française ne doit pas être autant présente en Afrique. Donc, là on est dans un débat de « reconnaissance » de la puissance des uns et des autres. Ce qui est dommage car, sans doute, la France et l’Algérie auraient pu engager une meilleure coopération gagnant-gagnant. Nous avons quand même à-peu-près 5 millions de personnes en France qui ont une ascendance avec l’Algérie, soit des enfants de parents algériens, soit des pieds-noirs, etc. Les liens sont nombreux et forts, mais finalement on n’a pas su trouver le cadre idéal pour mettre cela à profit des deux peuples. Malgré les efforts fournis par Paris et Alger pour avancer, les questions liées à la mémoire viennent toujours refroidir les relations. Aujourd’hui, les choses devront changer. On voit que la situation de la France est très défavorable dans la région subsaharienne, d’où la volonté du gouvernement français de se rapprocher plus de l’Algérie en espérant que ce pays n’aggrave pas la fragilité de la France au Sahel. La France est en difficulté en Libye, au Mali, au Burkina-Faso, etc. Donc, elle est consciente qu’elle doit renforcer sa relation amicale avec l’Algérie.

Alors que d’autres pays l’ont fait, pourquoi la France ne s’excuse pas pour son passé colonial pour régler le conflit mémoriel et permettre une réconciliation entre les deux pays ?

C’est incompréhensible. Les travaux sur l’Algérie, il y en a depuis 60 ans. On sait très bien au niveau historique ce qu’a fait la colonisation : les crimes de guerre, la violence coloniale, etc. Or, les hommes politiques font comme si on ne le savait pas, et qu’il faut encore faire des rapports et des commissions pour aller voir ce qui s’est passé. Beaucoup d’universitaires, particulièrement les historiens, ne comprennent pas et voient cela comme une manière déguisée d’entretenir une situation assez étrange avec l’Algérie. C’est difficile d’expliquer cette attitude avec certitude. Mais on peut penser que la raison est liée à la politique interne, surtout que les autorités françaises estiment que le pouvoir algérien instrumentalise trop la question mémorielle. Il faut le dire aussi, la France a peur que l’Algérie soit le fer de lance pour un jugement de l’histoire coloniale dans d’autres pays africains, en sachant que beaucoup de pays comme la Chine et la Russie insistent dans leur communication destinée au continent sur le passé colonial de la France. La solution serait de trouver un compromis avec l’Algérie sur une histoire acceptée et partagée pour qu’on puisse refermer cette porte du procès de la France coloniale en Afrique, et mettre en place un partenariat d’exception et durable.

En dehors de l’énergie, quels sont les autres secteurs où l’Algérie présente un potentiel important pour les investisseurs Français ?

Il faut déjà que le pays procède à la réforme des codes des investissements et du commerce ainsi que son système bancaire. Actuellement, il y a beaucoup de contraintes qui empêchent les investisseurs d’aller vers le marché algérien. Néanmoins, le gouvernement algérien essaye, depuis quelque temps, de faire passer des messages sur sa réelle volonté de réformes et d’ouverture économique pour rendre le pays attractif sur plusieurs secteurs : industrie, prospection minière, tourisme, etc. Si cela se concrétise, la France pourra se positionner sur des projets importants dans l’industrie minière, l’industrie des loisirs, le solaire, le nucléaire civil, etc.

Reste à savoir jusqu’où les deux pays sont prêts à aller pour améliorer leurs relations politiques. En tout cas, Paris admet qu’Alger est devenue désormais incontournable et nécessaire pour la politique française en Afrique. La France a tourné la page de toutes les erreurs qu’elle a pu commettre avec l’Algérie dans le passé. Maintenant, on se dit qu’il faut écouter l’Algérie sur le Sahel et la Libye, sur l’Afrique et la Méditerranée en général. Pendant les 10 dernières années de Bouteflika, on avait le sentiment que l’Algérie ne comptait plus. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. À voir si tout ça peut rapprocher les deux pays pour construire des intérêts communs.

Sur le plan diplomatique, la France et l’Algérie se parlent-elles sincèrement sur certains dossiers importants comme la guerre en Ukraine et, surtout, le conflit au Sahara Occidental ?  

Concernant la guerre en Ukraine, les chefs d’Etats algérien et français se sont certainement parlés, mais leurs échanges restent dans le cadre strict qui concerne leurs deux pays car la Russie, qui est le pays agresseur, est un allié important de l’Algérie. D’où d’ailleurs la demande de quelques sénateurs américains d’imposer des sanctions à Alger. Cela est lié à une rumeur concernant un méga-contrat d’armement de 7 milliards de dollars entre l’Algérie et la Russie, notamment pour l’achat d’un porte-hélicoptères et d’avions de combat. Ce qui est considéré comme un soutien politique à la Russie. Mais du point de vue du droit international, ce pays n’est pas sous embargo de vente d’armes. Sans doute aussi, du côté du Maroc, il y a un travail de lobbying pour essayer de fragiliser l’Algérie. 

Ce qui nous amène à la question du Sahara Occidental, un sujet encore plus compliqué pour la France. Ce dossier pourrit non seulement les relations entre les pays de l’Afrique du Nord, mais aussi les relations franco-algériennes et franco-marocaines. La moindre prise de position de la France peut provoquer une crise diplomatique avec l’Algérie ou le Maroc. On le voit bien, le simple rapprochement entre Paris et Alger des dernières semaines ne plait pas du tout au Maroc, qui a le sentiment que la France court derrière l’Algérie. Or, ce n’est pas à la France de régler les problèmes de voisinage entre l’Algérie et le Maroc. Il faut qu’ils trouvent des compromis intelligents, faute de quoi on peut se retrouver dans une situation regrettable comme dans le cas de la confrontation militaire entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Ce qui est complètement ridicule en connaissant les situations économiques algérienne et marocaine.

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