« Nous devons normaliser les relations franco-algériennes pour le bien de nos deux pays » (Karim Amellal)

Karim Amellal, Ambassadeur de France et Délégué interministériel à la Méditerranée.
Karim Amellal est Ambassadeur de France et Délégué interministériel à la Méditerranée. Natif de Paris, en 1978, il est l’une des incarnations de la réussite des enfants d’immigrés à gravir les échelons des hautes fonctions au sein de l’Etat français grâce à la méritocratie républicaine. Aux multiples vies : enseignant universitaire, romancier, entrepreneur, militant associatif, homme politique et diplomate, cet homme se dit fier d’être à la fois français et algérien. Dans ce long entretien qu’il a accordé à France Algérie Actualité, il revient sur son parcours personnel et clarifie sa vision des relations franco-algériennes. Il a répondu sans détour à toutes nos questions, même les plus sensibles. Malgré les attaques et les critiques dont il fait l'objet, il reste déterminé à œuvrer pour un rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée et à renforcer singulièrement les liens entre la France et l'Algérie.

Pour entrer directement dans le vif du sujet, votre parcours pourtant très loin d’être linéaire est systématiquement rattrapé par vos origines. Est-ce que c’est votre choix ?
Je pense que cela arrive naturellement. Le questionnement identitaire est au cœur de mon itinéraire intellectuel et de mes engagements. Que ce soit dans l’écriture, l’enseignement à Sciences Po, l’engagement associatif notamment au sein de l’ONG Civic Fab, l’entreprenariat puisque j’ai notamment créé une startup sur l’accès à l’éducation grâce au digital, j’ai toujours fait ce qui me tenait à cœur et ce qui me semblait juste à partir de convictions intangibles : la pluralité de nos appartenances, la richesse que représente la diversité, la lutte contre les inégalités et les discriminations, la mobilité sociale.
Je m’engage toujours à fond dans ce que je fais. Ma ligne directrice, qui me guide depuis plus de 20 ans, part toujours de mon vécu personnel et celui de ma famille. Je suis issu d’une culture plurielle, française, algérienne, kabyle, berrichonne et populaire, qui m’a permis de m’imprégner, très tôt, de questions essentielles sur lesquelles j’ai beaucoup réfléchi, autour notamment de l’immigration, la colonisation et les relations franco-algériennes…

Quel est votre lien familial avec l’Algérie ?
Je suis issu d’un mariage mixte. Ma mère est française, originaire d’un petit village de l’Indre, dans le centre de la France. Mon père est algérien, un algérois originaire d’un village kabyle qui s’appelle Taguemount Azouz. Je suis très attaché à ces origines rurales, même lointaines, et j’ai toujours été profondément marqué par le parcours de mon père, qui a été toute sa vie un haut fonctionnaire en Algérie. Il a servi la construction de l’Algérie indépendante avec beaucoup de conviction et d’engagement, sans jamais rechigner. Ce qui fait que mon enfance a été ballottée entre la France et l’Algérie. Étant né à Paris, au moment où mon père était en poste à l’ambassade d’Algérie, je suis reparti à Alger avec mes parents où j’ai grandi durant les années 1980. Il a été, entre autres, directeur de l’Onamo (Office national de la main-d’œuvre, ndlr) et fonctionnaire dans plusieurs ministères (Travail, Intérieur et Affaire étrangères).
Au début des années 1990, ma mère et moi avons quitté l’Algérie pour rejoindre mes grands-parents dans l’Indre, où j’étais scolarisé dans une petite école. Puis, notre père nous a suivis. Nous nous sommes installés, ensuite, dans une cité du Val-d’Oise où la vie, du moins au début, n’a pas été simple ! Mes parents ont été obligés de tout recommencer à zéro, comme beaucoup de leurs amis intellectuels, journalistes, professeurs ou médecins qui ont fui le terrorisme islamiste. Ils ont opté pour l’exil afin de protéger les personnes qui leurs sont chères. Mon roman Dernières heures avant l’aurore, publié en 2019, est inspiré de leurs histoires. Ils ont été obligés de reconstruite leur vie, pas à 20 ou 30 ans, mais à 40, à 50, à 60 ans !
Cela m’a profondément marqué car c’était un basculement familial total à un moment où les destins sont normalement déjà dessinés. En revenant en France, prenant le premier job qu’ils ont trouvé ; serveur dans un bar au milieu de la cité pour mon père, mes parents sont brutalement retombés en bas de l’échelle sociale, avec toutes les blessures d’estime et d’orgueil que cela peut engendrer. Ces trajectoires cabossées, douloureuses, m’ont durablement influencé, au même titre que beaucoup de franco-algériens issus d’histoires semblables. Ça nous a endurci et poussé à travailler toujours plus que les autres. Nécessité fait loi !

« Pour la France, pour moi personnellement et surtout pour le président Macron, l’Algérie est un partenaire incontournable du sud de la Méditerranée ».

Comment êtes-vous justement arrivé dans le monde politique alors que vous n’y étiez pas vraiment prédestiné ?
J’ai toujours adoré la politique, le débat politique, les émissions politiques. C’est une lointaine passion, probablement transmise par mon père et par l’Algérie. J’ai étudié les sciences politiques à Sciences Po, notamment, et j’ai ensuite creusé les questions qui me tenaient à cœur dans mes livres et mon travail d’enseignant : l’identité, la double culture, les liens entre la France et ses anciennes colonies, les discriminations, le racisme, les inégalités, les quartiers populaires, etc. Ces réflexions m’ont conduit peu à peu à m’engager concrètement. Depuis très jeune, je suis convaincu que c’est par l’action politique que l’on change les réalités sociales. Je suis passé par d’autres chemins, notamment l’associatif et l’entreprenariat, ce qui m’a permis de confirmer ma conviction que c’est uniquement par le gouvernement des affaires publiques qu’on peut transformer le réel pour des millions de personnes. L’engagement politique, au sens propre, est venu plus tard. J’ai beaucoup hésité, beaucoup sinué. J’ai toujours été de gauche, plutôt deuxième gauche, mendésiste ou rocardien, mais sans vraiment trouver « ma voie ». L’occasion s’est présentée avec l’arrivée à l’Élysée d’Emmanuel Macron, que je connaissais depuis Science Po. On partageait un certain nombre de convictions sur l’histoire, la mémoire et l’envie de renouveler les approches de gouvernance. Même si j’avais commencé un peu l’engagement partisan après l’élection de François Hollande, ayant adhéré au Parti socialiste pendant un an, je me suis retrouvé dans nombre de propositions de Macron en 2017 et sa vision sociale-démocrate de la France. J’ai décidé alors de m’engager pleinement en politique, et d’abord à l’échelon local car cela me paraissait être la meilleure manière de commencer. À l’occasion des élections municipales de 2020, j’ai conduit une liste chez moi au 10e arrondissement de Paris. On a perdu, et bien perdu, mais c’était mon premier engagement politique concret, sur le terrain et proche des gens, une expérience extraordinaire.
Avant cela, en 2018, le président Macron m’avait confié une mission pour « Renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet ». Nous avons travaillé pendant six mois et élaboré des propositions que nous avons remises au Premier ministre de l’époque (Édouard Philippe, ndlr). J’ai également participé au Sommet des deux rives, à la demande du président Macron, qui s’est déroulé à Marseille en 2019. Cela a marqué mon premier engagement public méditerranéen, bien que je réfléchisse à tous ces sujets, à nos relations avec les pays du sud, depuis bien longtemps. Je considère que nous devons travailler davantage avec les sociétés civiles et les diasporas ; les mobiliser et construire avec elles, la jeunesse en particulier, un nouveau récit centré sur les sujets d’avenir, ceux qui rassemblent comme le climat, l’économie et l’innovation. Je pense que c’est sur la base de ces idées, qu’il partage, que le président Macron a décidé de me nommer en 2020 ambassadeur et délégué interministériel à la Méditerranée, peut-être pour apporter un peu de sang neuf, d’autres manières de voir et pour essayer de renouveler nos approches et nos outils diplomatiques. C’est ce que je m’astreins à faire, avec un immense plaisir et toute mon énergie.

Quelle est précisément votre lettre de mission ?
Je suis chargé de mettre en œuvre la politique méditerranéenne décidée par le président de la République. Il veut renouveler l’approche de la France dans ses relations avec les pays méditerranéens, notamment ceux de la rive sud. Cela passe par trouver de nouveaux outils et les tester afin de s’assurer qu’ils fonctionnent mieux. Il faut avancer concrètement sur des projets bien identifiés, et sortir des postures de discours sans lendemains…

« Le climat est au cœur des préoccupations non seulement de la France, mais aussi de tous les pays méditerranéens ».

Et donc, quels sont ces projets concrets sur lesquels vous travaillez ?
Nous avons lancé plusieurs initiatives comme le Forum des mondes méditerranéens, le fonds Maghreb, l’Académie des talents, la saison culturelle méditerranéenne, etc. Ce n’est pas à moi de porter un jugement sur mon action, néanmoins j’ai l’impression qu’on avance bien et, personnellement, d’être un peu utile à la place que j’occupe. Par exemple, le fonds Maghreb est doté de 100 millions d’euros. C’est un mécanisme qui va créer de la valeur et de l’emploi à la fois en France et dans les pays maghrébins. Il va servir à soutenir les entreprises françaises afin qu’elles aillent investir au Maghreb et de développer des partenariats gagnant-gagnant. Il sera opérationnel d’ici la fin de l’année 2023.
Pour l’Académie des talents méditerranéens, il s’agit d’un cadre où les jeunes des pays de cet espace géographique, fracturé et marqué par des tensions permanentes et parfois par des conflits violents, peuvent se rencontrer, échanger et se former. L’idée est simple, sur la base d’un appel à candidature thématique, on rassemble les porteurs de projets de 20 à 40 ans, issus de l’ensemble des pays de la Méditerranée. Pour la première édition, qui s’est déroulée entre octobre 2022 et mai 2023, nous avons sélectionné 15 talents. La deuxième promo aura lieu au printemps 2024. Nous avons réuni les fonds nécessaires pour doubler le nombre de participants. L’objectif c’est d’offrir des formations de soutien, un accompagnement et une mise en réseau pour les aider à concrétiser leurs projets.
On va également lancer une saison culturelle méditerranéenne qui se tiendra en 2026, un temps fort de notre ambition pour la Méditerranée. Pendant 6 mois ou une année, un tas d’évènements culturels autour de la Méditerranée seront organisés dans ce sillage. On va aller au-delà des activités purement culturelles pour toucher d’autres domaines : sport, création, innovation, intelligence artificielle, etc.
Par ailleurs, nous accompagnons des projets structurants dans la région comme par exemple « Livre des deux rives ». Il réunit des auteurs, des traducteurs et des éditeurs français et maghrébins. Ils collaborent ensemble sur des projets de traduction d’ouvrages du français vers l’arabe et de l’arabe vers le français. La traduction nous rapproche car elle permet la circulation des idées. On a besoin de lever les barrières de langue qui séparent les cultures. 30 livres ont déjà été traduits grâce à ce projet ; des romans, des essais, des livres pour enfants, etc.

L’enjeux du siècle dans le pourtour méditerranéen, c’est le climat. Que faites-vous sur ce plan ?
Le climat est au cœur des préoccupations non seulement de la France, mais aussi de tous les pays méditerranéens. Les canicules historiques que nous connaissons régulièrement, sur terre et en mer, les ravages de la tempête Daniel à Derna en Libye, et auparavant ceux des mégafeux de forêts (en Grèce, en Algérie, etc.), illustrent que les conséquences du réchauffement climatique sont déjà fortement perceptibles et qu’il faut agir vite avant qu’il ne soit trop tard. Cela doit être la priorité absolue de nos Etats. Je rappelle que le bassin méditerranéen se réchauffe 20% plus vite que le reste du monde.
Ce sujet est central, plus que tous les autres je crois, car il conditionne notre avenir, et là-dessus il faut surtout de la volonté politique au niveau des Etats, qui doivent apprendre à mettre de côté leur différends sur d’autres dossiers pour travailler plus efficacement sur des compromis et des solutions durables, entre autres pour réduire les gaz à effet de serre, lutter contre la pollution marine, mettre à niveau les habitations d’un point de vue énergétique, adapter l’urbanisme aux futures montées d’eau, etc. Sur ces questions, ce sont souvent les pays du sud qui ont des solutions, notamment en matière d’habitat, de gestion de l’eau et d’agriculture. Il faut donc agir ensemble ! Ce qui est très difficile car la Méditerranée est la région du monde où les rivalités et les tensions entre pays sont les plus exacerbées, surtout en ce moment…

Karim Amellal, Ambassadeur de France et Délégué interministériel à la Méditerranée, dans son bureau au ministère français des Affaires étrangères (septembre 2023, crédit photo : FA-Actu)
Karim Amellal, Ambassadeur de France et Délégué interministériel à la Méditerranée, dans son bureau au ministère français des Affaires étrangères (septembre 2023, crédit photo : FA-Actu)

Ne serait-il pas préférable de passer par l’Union pour la Méditerranée concernant ce sujet ?
Nous travaillons déjà avec l’UpM et les agences onusiennes dans le cadre de la Convention de Barcelone et le Programme de l’ONU pour l’environnement. D’ailleurs, la France accueillera en 2025, à Nice, la Conférence des Nations unies pour l’Océan (UNOC). Il faut être présent et contribuer au financement des outils les plus efficaces possibles. Beaucoup d’Etats ne le font pas malheureusement et on doit tout faire pour les mobiliser.
Pour revenir à l’UpM, malgré ses nombreux défauts liés à son manque d’efficacité, elle reste une organisation importante pour notre région parce qu’elle réunit tous les Etats. Cela à la fois sa faiblesse et sa force ! La France, qui a initié sa création, souhaite renforcer son action, son financement et voir l’Union pour la Méditerranée jouer un rôle plus concret dans notre région. J’espère qu’on va y arriver en travaillant notamment avec nos partenaires européens, l’Espagne en particulier qui assure en ce moment la présidence de l’Union européenne. Ce genre d’organisations est plus que nécessaire car il y a des enjeux globaux qui ne se situent pas à l’échelle d’un pays mais sur celle de toute la région. C’est le cas de l’environnement. Il n’y a pas de recette miracle : nous devons coopérer.

Quelle est la place de l’Algérie dans tout ça, un pays foncièrement méditerranéen ?
Pour la France, pour moi personnellement et surtout pour le président Macron, l’Algérie est un partenaire incontournable du sud de la Méditerranée. Non seulement c’est un grand pays de la région avec lequel il faut travailler étroitement, mais c’est aussi un pays qui partage une longue histoire et beaucoup de liens de toutes sortes avec la France. L’Algérie est un partenaire évident pour la France, et nous devons parvenir ensemble à normaliser les relations franco-algériennes pour le bien de nos deux pays et de nos peuples.
Le président Macron s’est, d’ailleurs, pleinement engagé sur ce point, alors que beaucoup d’acteurs politiques, y compris dans son camp, lui disaient que ce n’était pas la peine, qu’il y avait plus à perdre qu’à gagner. Après son voyage en Algérie (en août 2022, ndlr), il était réconforté dans sa conviction en déclarant qu’il avait trouvé dans le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, un bon partenaire avec lequel il peut discuter et avancer. Malheureusement, depuis, nous observons que la relation entre la France et l’Algérie continue d’être parasité…

Par qui selon vous ?
Par des clans et des personnes qui, ici et là-bas, n’ont pas intérêt à ce que la relation s’améliore. Mais cela passera car ce qui nous rapproche, je le crois profondément, est plus fort que ce qui nous sépare. Pour être juste, il y a des parties qui trouvent un malin plaisir à le faire dans les deux pays. Elles combattent, chacune à sa manière, une bonne entente entre la France et l’Algérie, et empêchent nos relations d’être plus amicales. Derrière se cachent des motivations politiques et idéologiques. C’est du parasitage dont les objectifs sont surtout électoralistes. Du côté français, il faut être honnête, les choses sont plutôt claires. Il s’agit de l’extrême droite et tous ses relais, hostiles à l’établissement de relations positives entre l’Algérie et la France. C’est une partie de leur fonds de commerce politique. C’est ce qu’on retrouve aussi en Algérie chez une certaine classe politique, notamment parmi des ultranationalistes et des islamo-conservateurs dont le seul projet est la haine de la France. Que voulez-vous, il y a des extrémistes partout ! Mon espoir est qu’on réussisse à mettre notre relation sur de bon rails et même de la renforcer.

« On est obligé de solder le passif de la colonisation pour pouvoir envisager l’avenir ensemble ».

Pensez-vous que cela est possible sans régler la question de la mémoire ?
Je crois qu’on ne peut pas douter sur l’engagement du président Macron concernant la mémoire. Ça a été un pari pour lui, risqué sur un plan politique. Et je fais partie de ceux, assez rares je dois dire, qui l’ont énormément soutenu et le poussent encore pour avancer sur ce dossier. D’ailleurs, la mémoire coloniale ne concerne pas que l’Algérie, il nous faut aussi régler également des problèmes mémoriaux franco-français, et il y en a beaucoup ! La nouvelle politique de reconnaissance est cruciale sur ces deux plans, à la fois pour purger des démons du passé les relations franco-algériennes et apaiser les mémoires toujours extrêmement sensibles entre Français eux-mêmes à cause de la Guerre d’Algérie. Plus de 60 ans après la fin de ce conflit, il faut faire en sorte qu’il ne soit plus une source de discordes entre les Algériens et les Français, et entre les Français et eux-mêmes. C’est un défi difficile à relever, qui requiert la bonne volonté de toutes les parties prenantes. De toute façon, on est obligé de solder le passif de la colonisation pour pouvoir envisager l’avenir ensemble sur les plans de la jeunesse, la culture, l’économie, le climat, etc. Vu les liens humains, historiques et géographiques qui unissent la France et l’Algérie, nous pouvons bâtir un excellent partenariat mutuellement avantageux !

Ce que vous dites est censé. Mais on a l’impression que la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron n’arrive pas à créer le déclic espéré. Ne faut-il pas crever l’abcès une bonne fois pour toute afin de pouvoir passer à autre chose ?
Il y a eu des gestes forts qui ont été faits dans la reconnaissance des crimes coloniaux : l’assassinat de Maurice Audin et d’Ali Boumendjel, le massacre du 17 octobre 1961, etc. Il faut qu’il y en ait plus ! Néanmoins, tel que je l’ai déjà dit, il est important d’avancer tout en prenant en compte le contexte politique national tendu en France. Emmanuel Macron a ouvert plusieurs chantiers et, sur ce dossier de mémoire, il a fait beaucoup plus que tous les anciens présidents français réunis. Lors de sa visite à Alger avant son élection, il avait même qualifié la colonisation de crime contre l’humanité. C’est sa conviction profonde.
Maintenant, je comprends que vous vouliez parler plutôt des excuses. Je crois sincèrement que c’est une question légitime, qui se pose non seulement avec l’Algérie, mais aussi avec d’autres anciens pays colonisés, à cause des crimes coloniaux que la France, comme d’autres puissances coloniales, a commis. Cependant, je ne crois pas personnellement que les excuses vont changer considérablement la donne. Le sujet est beaucoup trop complexe, avec plusieurs ramifications mettant en jeu tellement de mémoires antagonistes (pieds-noirs, juifs algériens, harkis, anciens combattants).
Malgré ça, je comprends que les Algériens attendent ces excuses, c’est une revendication légitime encore une fois. Mais même si cela arrive, je ne suis pas sûr que ça soit solde de tout compte, du côté algérien aussi, vu la charge émotionnelle encore importante en Algérie par rapport à la colonisation française. C’est pourquoi, comme le recommande le rapport Stora, il faut procéder étape par étape. Cette approche graduelle à travers des actes concrets me semble plus adéquate.

« La France n’a plus le monopole des investissements étrangers et de l’aide au développement en Algérie… Il faut que les entreprises françaises s’adaptent au nouveau contexte ».

Cela nous amène à parler de l’une des conséquences de la relation compliquée en ce moment entre Paris et Alger, la France est en train de perdre des pans entiers du marché algérien. Quel est votre avis sur ce point ?
Je pense qu’il faut continuer le travail de mémoire et aller toujours plus loin pour rassurer les Algériens. En même temps, nous devons mener des projets ambitieux et concrets à même de rapprocher les deux pays. Sur le plan purement économique, il faut être lucide, la France perd effectivement des parts de marché et elle est en recul d’influence en Algérie, et d’ailleurs en Afrique d’une manière générale. Même s’il y a de fortes concurrences, y compris de la part de nos partenaires européens, il existe une réelle défiance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. Cela est lié à des raisons historiques, que nous avons évoquées, et politiques. Il faut revoir et retravailler notre stratégie bilatérale pour trouver les moyens de nous améliorer sur ce plan.
Et puis nos partenaires algériens, et du sud de la Méditerranée plus globalement, disent parfois avoir marre des Français à cause de leur comportement, leur arrogance, leur tendance à donner des leçons, etc. Ils sont conscients que nous ne sommes plus les seuls maîtres à bord. La France n’a plus le monopole des investissements étrangers et de l’aide au développement en Algérie. Nous devons accepter cela, et travailler sur nous-mêmes pour corriger nos défauts. Il faut que les entreprises françaises s’adaptent au nouveau contexte pour être encore plus attractives et plus compétitives. Les concurrents d’autres pays européens, sans parler des pays arabes et les puissances émergentes, ont su gagner de parts importantes dans ce marché grâce à une stratégie de diversification de leurs partenariats et en s’appuyant sur des diplomaties plus agiles. Nous devons comprendre tout ça et s’y adapter.

Donc vous ne perdez pas espoir que la France regagne sa place de partenaire privilégié de l’Algérie ?
Je ne perds jamais espoir. On a tellement de choses à faire ensemble à l’avantage de nos deux populations. Nous pourrions réaliser de beaux projets gagnant-gagnant non seulement en économie, mais aussi dans la culture, l’art, la science et les nouvelles technologies. Et je parle bien d’échanges de ressources et de compétences, et pas de processus descendants nord-sud.
L’Algérie est un formidable gisement de créativité dans plusieurs domaines d’avenir comme l’informatique, les jeux vidéo, l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas de « voler » cette matière grise, mais plutôt de trouver des moyens de travailler conjointement sur des projets innovants. Il y a en outre la possibilité de collaborer sur la relocalisation des chaînes de valeurs dans des secteurs essentiels comme l’industrie pharmaceutique, l’industrie de l’automobile, etc.

Pour conclure notre échange, voulez-vous commenter certaines attaques virulentes en France et en Algérie qui vous ciblent à titre personnel depuis quelques mois ?
Pour les missions officielles dont j’étais chargé et la fonction actuelle que j’occupe en tant qu’Ambassadeur de France pour la Méditerranée, j’ai toujours été ouvert au travail avec tous les acteurs sans exclusion. Ce qui ne semble pas être du goût de mes détracteurs qui vont souvent très loin dans la critique, jusqu’à des insultes et des attaques personnelles. Je m’y suis habitué, disons que cela fait partie de mon travail, et je dois composer avec même si cela m’attriste. En effet, ça fait longtemps que les attaques font partie de mon quotidien : en France, je suis attaqué par l’extrême droite qui considère que je suis « un agent algérien » ou encore « un suppôt de l’islamisme ». De l’autre rive, des extrémistes algériens, qui n’ont d’ailleurs rien à envier à l’extrême-droite, m’accusent d’être « sioniste », « membre du MAK », « servant les intérêts du Makhzen », et autres absurdités. Tout mon parcours et tous mes engagements publics sont connus, documentés. Toutes les fake news qui s’en prennent à moi émanent de sites fantoches de propagande, connus pour leur extrémisme ou leur antisémitisme : pour eux, porter un nom d’origine kabyle fait de vous un soutien du MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, ndlr), ou aller régulièrement au Maroc comme ambassadeur de France pour la Méditerranée fait de vous un agent du Makhzen, ou encore avoir travaillé avec un représentant du CRIF (Gil Taïeb Gil, vice-président du Conseil représentatif des institutions juives de France, ndlr) et une députée dans le cadre d’une mission publique confiée par le président de la République sur le racisme et l’antisémitisme fait de vous… un agent sioniste. Et au final, vous devenez quelqu’un qui « complote contre l’Algérie » ! Plus c’est gros et ridicule, plus ça capte l’attention sur les réseaux sociaux. En réalité, beaucoup de ces attaques ciblent, à travers ma personne, Emmanuel Macron ou la France. Je n’y attache pas beaucoup d’importance.

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