Sadek Hadjerès sera enterré à Alger

Sadek Hadjerès dédicace ses mémoires. Tome 1 : « Quand une nation s’éveille » (Alger, Inas éditions, 2014), Tome 2 : « 1949 : Crise berbériste ou crise démocratique ? » (Alger, Éditions Frantz Fanon, 2022).
La disparition de Sadek Hadjerès, l’un des plus importants leaders communistes algériens durant la Guerre d’Algérie et après l’indépendance, clôture près de 80 ans d’engagement militant, sous toutes ses formes, en faveur de la libération du peuple algérien et de son émancipation démocratique. La longévité de sa carrière militante, du scoutisme au travail partisan indépendantiste en passant par le maquis, fait de lui l’un des pères fondateurs de l’Algérie indépendante.

Décédé le 3 novembre à Paris, à l’âge de 94 ans, des suites d’une longue maladie, il sera inhumé à Alger. « Ce sera au cimetière Sidi Tayeb à El Harach. Sadek avait exprimé sa volonté d’être enterré parmi les siens, aux côtés de sa mère et dans le quartier populaire où il a passé une bonne partie de son engagement militant et où il a été élu durant sa jeunesse. C’est là aussi qu’il a exercé en tant que médecin », explique son épouse Aliki Papadomichelaki.

Mais avant que l’ancien responsable national du PCA (Parti communiste algérien) et du PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste) puisse rejoindre sa dernière demeure, dans le pays qu’il a largement contribué à libérer du joug colonial et de la dictature du parti unique, ses amis et camarades ainsi que tous les citoyens qui le souhaitent pourront lui faire leurs adieux à Paris. « Une levée du corps aura lieu à l’Hôpital européen George Pompidou, ce mardi 8 novembre à partir de 14h30 (màj)», précise encore notre interlocutrice, toujours très peinée de perdre un mari, mais aussi un frère des combats justes en Algérie, en Grèce, son pays d’origine, en France et partout dans le monde.

L’Algérie libre vivra !

Page de garde originale de la brochure L’Algérie libre vivra ou Vive l’Algérie (Idir El Watani, 1949).
Page de garde originale de la brochure L’Algérie libre vivra ou Vive l’Algérie (Idir El-Watani, 1949)

Dr Hadjerès est né le 13 septembre 1928 à Larbaâ Nath Iraten, dans la wilaya de Tizi-Ouzou. Après de brillantes études de médecine à Alger, il exerça à El Harrach en tant que praticien et travailla comme chercheur en sciences médicales à la faculté d’Alger, jusqu’en 1955.

Quant à son parcours militant, il débuta en 1943 comme responsable local des Scouts musulmans algériens (SMA). En 1944, il rejoint le Parti du peuple algérien (PPA), devenu le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) en 1946. Le jeune militant est élu à la tête de la section universitaire du PPA-MTLD en 1948. Par ailleurs, entre 1947 et 1951, il était membre du bureau dirigeant de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), organisation qu’il présida en 1950.

Son rôle politique deviendra très important au sein du mouvement national à partir de la fin des années 1940. En effet, durant l’été 1948, il participa à la « rencontre de Arous » (Tizi-Ouzou). Il s’agit d’un séminaire qui a regroupé des jeunes militants pour analyser les raisons profondes de la crise du nationalisme algérien et les blocages constatés au niveau de la direction nationale du parti concernant la vision stratégique pour la libération nationale. Ils proposèrent alors une alternative à travers la publication, en 1949, d’une nouvelle plateforme doctrinale sous forme de brochure intitulée L’Algérie libre vivra, signée par Idir El-Watani, pseudonyme collectif de trois rédacteurs : Mabrouk Belhocine, Yahia Henine et Sadek Hadjerès. Ce texte sera l’un des prétextes utilisés par les leaders messalistes du PPA-MTLD pour dénoncer une « manipulation berbériste et anti-arabiste », d’où le début de la crise dite berbériste, ou « faussement berbériste » comme aimait le préciser Hadjerès. Selon lui, ladite crise a été créée pour camoufler de réelles carences au sein de la direction nationale du parti et la démobilisation du peuple algérien à l’époque. Après cet épisode, il démissionna du PPA-MTLD.

Combattant communiste de la libération nationale  

Logo du Parti communiste algérien (PCA).
Logo du PCA (1936-1962)

En 1951, il fait le choix d’adhérer au Parti communiste algérien (PCA). Il est élu à son Comité central en 1952, puis au Bureau politique en 1955. De 1953 à 1954, il dirigea la revue communiste Progrès. En 1955, il est élu conseiller général dans la circonscription d’El Harrach (Maison-Carrée pendant la colonisation). En septembre de la même année, le PCA est interdit par les autorités coloniales. Le jeune homme de 27 ans entama alors une longue vie de clandestinité. Et pour cause, il est devenu responsable national adjoint des Combattants de la libération (CDL), aile armée du PCA dirigée par Bachir Hadj Ali. Le 4 avril 1956, les CDL organisent, avec l’aide de l’aspirant Henri Maillot lui-même militant communiste indépendantiste, le détournement d’un important chargement d’armes et de munitions de l’armée française.

Cet exploit historique a rapproché le PCA du FLN puisque les deux partis indépendantistes négocièrent, entre mai et juin 1956, une alliance au profit du combat libérateur. Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès, au nom du PCA, se sont mis d’accord avec Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda, du côté du FLN, sur un engagement individuel et volontaire des militants communistes, particulièrement les membres du CDL, dans les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), tandis que le PCA garda entière son autonomie au niveau de la gestion de sa structure politique. De 1957 à 1962, Hadjerès co-dirigea avec Hadj Ali l’ensemble des structures du PCA.

De la clandestinité à l’exil

« 1949 : Crise berbériste ou crise démocratique ? » (Alger, Éditions Frantz Fanon, 2022), tome 2 des mémoires de Sadek Hadjerès.
Page de garde du tome 2 des mémoires de Sadek Hadjerès (1949 : Crise berbériste ou crise démocratique?)

Après l’indépendance de l’Algérie, il reprendra ses activités professionnelles tout en continuant à assumer des responsabilités politiques à la tête du PCA. Il était l’un des trois secrétaires du Comité central jusqu’au 29 novembre 1962, date de l’interdiction du parti sur décision d’Ahmed Ben Bella. Il continua néanmoins à coordonner ses activités en mettant en place un appareil clandestin. En janvier 1966, six mois après le coup d’Etat de Houari Boumédiène du 19 juin 1965, les militants du PCA à leur tête Bachir Hadj Ali fondèrent le PAGS. Sadek Hadjerès est aussitôt désigné aux fonctions de premier secrétaire de la nouvelle organisation politique. Après les sept années passées à la direction du PCA clandestin pendant la Guerre d’Algérie, il a repris ainsi une seconde vie de clandestinité dans la jeune Algérie indépendante, qui va durer plus de deux décennies cette fois-ci.

Avec l’ouverture au multipartisme de 1989, le PAGS fut légalisé. Cependant, dès la fin de 1990, Hadjerès décide de se retirer de la vie politique partisane, dans un contexte de luttes idéologiques internes liées surtout au positionnement qu’il fallait prendre vis-à-vis du régime algérien et de la percée électorale du Front islamique du salut (FIS).

À partir de 1992, Dr Hadjerès s’exile en France, d’où il continuait à contribuer à la vie politique algérienne à travers de nombreuses réflexions et interventions médiatiques. Parallèlement, il se consacre à la recherche en géopolitique en tant que doctorant et enseignant associé à l’Université Paris VIII, au sein du Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG). Il est l’auteur de plusieurs articles publiés notamment dans la revue Hérodote, et sur son blog personnel Socialgerie.net, lancé en 2009. Ce site est une véritable mine d’or, qui vaut le détour, où sont diffusées de nombreuses contributions inédites ou reprises des médias nationaux et internationaux avec lesquels il a collaboré. En outre, il a préfacé, co-écrit et écrit plusieurs ouvrages dont « Culture, indépendance et révolution en Algérie » (Paris, Temps actuels, 1981) et ses mémoires en deux tomes : « Quand une nation s’éveille » (Alger, Inas éditions, 2014) et « 1949 : Crise berbériste ou crise démocratique ? » (Alger, Éditions Frantz Fanon, 2022).

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