À quoi sert la Commission mixte d’historiens français et algériens ?

Prise d'Alger par l'armée française, en 1830.
Georges Clemenceau disait : « si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission ». L’option choisie par les autorités algériennes et françaises de créer une commission mixte dédiée à l’écriture de l’histoire commune, pour l’apaisement des mémoires, enferme dans les faits le travail de recherche sur la mémoire au lieu de le libérer.

La colonisation française de l’immense territoire algérien, qui a duré 132 années, ne peut être écrite ou définie par une poignée d’historiens aussi brillants soient-ils, car il s’agit de la mémoire de deux peuples sur plusieurs générations. Dans cette longue histoire, où il faut s’arrêter sur les grandes dates de la mémoire collective, il y a aussi de petites histoires à raconter ; celles de collectivités, de familles et d’individus qu’aucune commission, même dotée de tous les moyens, ne peut prétendre représenter dans quelques récits ou compte-rendu. Par ailleurs, les postures des deux peuples sont diamétralement différentes. L’un a été colonisateur et l’autre colonisé. Alors comment concilier ou fondre deux Histoires en une seule sans pour autant réduire de l’importance de l’une ou de l’autre, ou encore prendre le risque de tronquer des récits afin de servir la « cause » de la réconciliation ?

Réécrire l’histoire de la colonisation

Le rôle qui a été assigné à cette dite commission se résume à « travailler sur les origines de la colonisation française en Algérie, au XIXe siècle, en dressant un inventaire des archives déposées en France et en Algérie, et qui traitent particulièrement de la conquête coloniale. D’autres sujets seront ensuite abordés à sa diligence, concernant la période du XXe siècle, en particulier la séquence de la guerre et de la décolonisation », tel le précise un communiqué de l’Élysée publié à l’occasion du lancement des travaux de la commission en France, le 19 avril 2023. Cette structure est, également, autorisée à « solliciter les avis et les observations d’autres historiens dont les travaux et expertise sont reconnus en la matière ».

Un immense chantier attend donc cette équipe d’historiens désignée par les deux Etats, mais dans un cadre bien précis tracé par les limites des conjonctures politiques et des relations entre les dirigeants du moment. L’œuvre de réconciliation souhaitée par les deux pays bute toujours sur l’héritage mémoriel souvent otage de manipulations politiciennes, et ce de part et d’autre de la Méditerranée. Si la volonté de délester la mémoire de sa charge « passionnelle » est réellement recherchée, il serait plus indiqué de la libérer, avant tout, des étroits calculs politiciens qui desservent la quête de vérité et d’apaisement. Il est utile, d’ailleurs, de noter que cette commission installée en janvier de cette année, n’a tenu qu’une seule réunion alors que des bruits courraient sur une hypothétique visite d’Etat du président Tebboune en France. Depuis, le voyage n’a pas eu lieu, et la commission n’a plus fait parler d’elle.

L’histoire est écrite par les vainqueurs !

Les politiques français et algériens sont en droit d’œuvrer pour un dialogue serein et constructif entre les deux pays qui partagent des intérêts communs, notamment économiques, mais pourquoi vouloir absolument écrire ensemble ces pages d’histoire qui nous ont liés malgré nous, durant plus d’un siècle ? Si la France veut réellement faire face à son passé colonial, elle dispose suffisamment d’archives, de documents et de témoins pour le faire. Elle se doit de faire le réquisitoire de ce que fut l’Etat colonial et de s’affranchir de la pensée négationniste, encore fortement présente dans ce pays, refusant de reconnaître l’illégitimité du système colonial et ses crimes barbares. Et si l’Algérie désire écrire son histoire, elle se doit de compter sur ses propres historiens et chercheurs afin de pouvoir autonomiser sa mémoire du regard et de la vision de l’ancien colonisateur.

Libérer la parole et sortir de la vision binaire, consistant à dire que des exactions ont été commises des deux côtés et qu’aucune réparation n’est possible, sont des préalables à toute démarche sérieuse visant l’apaisement des mémoires. Peut-on observer à partir du même prisme, l’acte commis par un résistant et celui commis par un soldat d’occupation ? Y-a-t-il un parallèle possible à établir entre la victime et son bourreau ? Doit-on user de condamnation de l’engagement d’un combattant de la cause de la libération nationale comme on pourrait le faire pour un colon étranger ?  L’histoire dit-on doit être écrite par les vainqueurs, et il est temps que les libérateurs noircissent eux-mêmes les pages des manuels d’histoire.

Et une réconciliation durable passe par des gestes de réparation des exactions commises, des actes de condamnation de l’apologie de la colonisation, et par une reconnaissance solennelle, effective et non pas conjoncturelle, des faits et des crimes contre l’humanité commis par la France coloniale. Quant à l’histoire, elle s’écrira, inévitablement, avec les mots qui conviennent aux maux d’un passé dont les soubresauts continuent de hanter les mémoires de deux nations.

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