Entretien inédit avec feu Sadek Hadjerès : « L’Algérie de la paix et de la démocratie vivra ! »

Sadek Hadjerès
L’homme politique algérien Sadek Hadjerès, décédé le 3 novembre dernier à l’âge de 94 ans, a consacré sa vie à la lutte pour l’indépendance de son pays du colonialisme puis à son édification démocratique. Dans cet entretien riche et franc que nous avons eu avec lui, notamment autour de ses mémoires et de la vie politico-économique algérienne, l’ancien responsable du Parti communiste algérien (PCA) et du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) a émis le vœu de voir émerger une solution durable et consensuelle à la crise multidimensionnelle que vit son pays depuis des décennies. Il espérait qu’elle soit celle de la paix et de la démocratie, comme il avait prophétisé avec d’autres compagnons du combat anticolonial que l’Algérie libre vivra !

Comment jugez-vous l’accueil réservé à la publication de vos mémoires ?

J’étais agréablement étonné par l’accueil des lecteurs algériens en particulier. Je me suis rendu compte à quel point les Algériens ont besoin de livres de ce genre. J’ai ressenti chez les gens, que j’ai rencontrés en France et en Algérie, un besoin de réfléchir sur notre passé pour en tirer des enseignements. J’ai cru comprendre que cette réaction positive n’était pas uniquement en faveur de ma personne mais surtout l’expression d’une volonté de connaître notre histoire, commune à tous, l’histoire du mouvement qui a sorti l’Algérie de la situation à la quelle a été réduite par le colonialisme.

Est-ce que vos écrits sont un simple travail de mémoire ou ils répondent à une nécessité du présent ?

C’est les deux à la fois. À travers ces mémoires, j’ai voulu raconter notre passé en se basant sur une expérience vécue, en espérant que les générations présentes en tirent des leçons. La jeunesse a besoin de lire et d’apprendre l’histoire non erronée de son pays. C’est-à-dire à partir de la narration de faits concrets qui nous évitent de tomber dans les glorifications et les tromperies. C’est ça à mon avis ce qui intéresse les Algériens. Je raconte comment la société algérienne des années 1930 et 1940 s’est organisée et s’est unifiée autour d’un intérêt commun qui était l’indépendance du pays, et ce malgré tous les différends idéologiques et les courants politiques antagonistes qui se cohabitaient. Je parle du rôle du mouvement associatif et du syndicalisme sous toutes ses formes, à l’usine et à l’université, dans la mobilisation citoyenne en faveur de l’autodétermination du peuple algérien. Chose à méditer. Mais je parle aussi des luttes de clans, idéologiques et de pouvoir, qui ont failli mettre en péril l’espoir de l’indépendance nationale à partir de la crise de 1949 dite injustement berbériste…

Justement, vous parlez en détail de cet épisode. Quels enseignements peut-on en tirer ?  

D’abord, il faut que le peuple reste vigilant quant à la portée des discours politiques idéologiques bipolaires. Cela peut être une diversion du pouvoir pour éviter de débattre des vrais problèmes qui inquiètent les Algériens. C’est-à-dire les aspirations sociales. Il faut arrêter d’utiliser les prétextes idéologiques, et c’est le rôle des médias aussi, pour entretenir les divisions. Certains ont comme seul objectif d’attiser les divisions entre Algériens au nom de l’idéologie, religieuse, identitaire ou autre. Nous disons que les valeurs les plus importantes sont plutôt les valeurs sociales et du vivre-ensemble.

Quand on revient à la crise de 1949 au sein du MTLD on comprend mieux l’enjeu de l’écran de fumée idéologique auquel fait recours le pouvoir à chaque fois qu’il se sent menacé. En effet, durant la fin des années 1940, nous, jeunes militants qui voulions assoir le mouvement national sur les bases du triptyque nation-démocratie-révolution, avons publié la brochure « L’Algérie libre vivra » sous la signature d’Idir El-Watani (pseudonyme collectif de Sadek Hadjerès, Mabrouk Belhocine et de Henine Yahia, ndlr). C’était notre manière de dénoncer l’échec de la direction du MTLD dans le maintien de la mobilisation du peuple. Nous avons ressenti ce besoin car nous avions constaté une démobilisation et un grand malaise au sein des couches populaires à travers tout le territoire national. Nous avons eu peur de voir le mouvement national indépendantiste s’essouffler à cause des orientations politiques imposées par la direction du parti. Cette initiative, certes a été prise par des jeunes cadres du parti, étudiants à Alger originaires de Kabylie, mais elle n’avait aucune étiquette identitaire, ni régionale. La brochure était destinée initialement au Comité central du MTLD comme base de réflexion et de débat interne, pour pousser vers la lutte armée vu l’échec de toutes les tentatives politiques. Mais les dirigeants à la tête du MTLD comme Messali Hadj et Hocine Lahouel ont cru que ce sont leurs postes qui étaient en jeu. Ils ont créé de toute pièce ce qu’ils vont appeler faussement le « complot berbériste anti-arabiste ».

Les jeunes militants opposants qui subissent les calomnies et les violences verbales ou toutes sortes de pressions ne doivent pas tomber dans le piège du pouvoir qui use tout le temps de ce genre de procédés pour discréditer ses adversaires. Il faut avoir une grande ouverture d’esprit et beaucoup de patience. Toujours dans ce sens, il y avait plusieurs tentatives de manipulations idéologiques avant l’indépendance. Par exemple, les oulémas disaient que les communistes algériens n’étaient pas des patriotes. Le temps a prouvé qu’ils avaient tort.

Votre discours, depuis des décennies, loue l’importance de la réconciliation nationale sous forme de ce que vous appelez l’unité dans l’action. Comment la voyez-vous concrètement ?

Je suis sûr que le souhait des Algériens c’est d’aller vers une solution de paix et de démocratie où on peut débattre afin que chacun donne son avis sur la manière de sortir de la crise. Mais surtout ils veulent être respectés. La société algérienne, avec ses différentes composantes sociales, veut être impliquée dans la solution. L’unité dans l’action est le principe qui a sauvé le combat pour l’indépendance et peut donner un sens à celui de l’édification démocratique de notre pays.

La mobilisation de la population doit se faire en son plein gré, pas par chantage, menaces ou autres tromperies idéologiques des intégrismes de toute sorte. Encore une fois, je dis qu’il faut tirer des leçons de notre histoire. Durant la guerre de libération, nous avons pu réussir un consensus national autour d’un intérêt commun qui était l’indépendance. La société algérienne est multiple d’où les différences de visions sur tous les plans. Mais cela doit être une richesse et non pas un obstacle à la construction d’un Etat de droit et de justice sociale.

Je veux dire, il faut sortir de la politique politicienne. Le débat politique ne peut pas faire changer les avis aux partisans ou les convaincre de déserter leurs convictions idéologiques. Néanmoins, cela ne doit pas empêcher ces gens-là, avec leurs divergences, de se retrouver sur le terrain pour réaliser ensemble des choses concrètes, renforçant la cohésion sociale et le sens d’intérêt commun à tous les Algériens. Et il faut le faire vite car l’Algérie est menacée par les griefs du néocolonialisme sous sa forme néolibérale, en sachant que ses méthodes sont parfois plus cruelles que celle du colonialisme connu par notre pays et vaincu par un vrai consensus…

Citez-nous des faits concrets de ce consensus d’avant indépendance dont vous parlez ?

À l’époque de la colonisation, nous avons réussi à construire et maintenir une cohésion nationale et éviter les divisions inutiles. Je peux en citer deux exemples. D’abord, au sein du milieu syndical estudiantin. En 1950, j’étais élu président de l’AEMAN (Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, ndlr) à l’unanimité, alors que je venais de quitter le MTLD après la crise de 1949 ! Ma première décision était d’élire chaque année un nouveau président issu d’un parti politique différent de celui du prédécesseur. Tous les partis politiques du mouvement national sont représentés dans le Bureau national de l’AEMAN. Et toutes les décisions importantes, de caractère stratégique, ont été validées par assemblées générales. C’est comme ça que nous sommes arrivés à garder l’unité d’action des étudiants algériens malgré nos différends politiques. Actuellement, c’est tout le contraire qui se passe dans le milieu syndical estudiantin, divisé et miné par les partis politiques et des enjeux purement politiciens. Pourtant, juste après l’indépendance, le mouvement estudiantin a gardé sa cohésion et sa gestion démocratique sous les sigles de l’UNEA (Union nationale des étudiants algériens, ndlr) en défendant les principes fondateurs de la révolution algérienne. Les étudiants élisaient démocratiquement des militants communistes à la tête de l’UNEA. Il n’y avait pas une influence exclusive du politique sur le combat syndical des étudiants. Les manipulations ont commencé sous Houari Boumédiène car l’UNEA s’est opposée à son accès au pouvoir. Les étudiants algériens doivent rétablir leur unité pour défendre leurs intérêts.

Le deuxième exemple historique que je veux présenter ici, c’est l’alliance FLN-ALN et PCA-CDL (Combattants de la libération, ndlr). En tant que Parti communiste algérien (PCA), nous n’avons pas été associés au déclenchement de la révolution en novembre 1954. Je me souviens qu’on dormait avec les militants du FLN dans les mêmes refuges mais on ne discutait pas sur les questions politiques car chacun avait ses propres engagements. Trois mois après le déclenchement de la lutte de libération nationale, nous avons décidé de soutenir d’une manière automne la lutte armée, en attendant de s’entendre avec le FLN. En avril 1956, le CDL organise, avec l’aide d’Henri Maillot (à l’époque jeune militant communiste et aspirant de l’armée française, ndlr), le détournement d’un camion chargé d’armes et de munitions. Après cet exploit, Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda nous ont contactés, moi et Bachir Hadj Ali, pour rejoindre officiellement la lutte armée. Là encore, il y a eu un consensus rapidement trouvé : ils avaient besoin des armes et nous avions besoin de combattre.  

Qu’en pensez-vous des initiatives et propositions de sortie de crise qui se succèdent en Algérie depuis plusieurs années en vain ?

Je n’ai pas d’appréciation à porter sur telle ou telle proposition, mais ce que je sais c’est que la façon dont le débat est engagé par certains est un refus de débat. Ce qui aggrave davantage le faussé entre la société et son élite politique. Si le peuple algérien a perdu confiance, vis-à-vis du pouvoir et de l’opposition, c’est parce qu’il y a une frange politique qui pense qu’il faut toujours jouer tel appareil contre tel autre appareil, sans se soucier de l’avis de la population. Ces politiques mettent de côté complètement la société alors que la condition principale pour avoir une solution stable et durable contre la crise, que vit notre pays, c’est l’implication de toutes les couches sociales.

Évidemment, il peut y avoir des changements imposés par ceux-ci ou ceux-là. Or, ainsi rien ne sera régler au fond. Je vous assure que la solution qui mettra définitivement l’Algérie dans la voie de la paix et de la démocratie, où les Algériens se sentiront plus rassurés sur leur avenir, ne peut venir que de toutes les composantes de la société. L’ensemble du peuple algérien sans exception doit peser dans la solution. Malheureusement, certains sont figés sur leurs positions et refusent un débat plus large. Moi, je pense que dans toute solution lucide, il faut écouter s’exprimer tous ceux qui sont parties prenantes dans la crise de gouvernance que connait notre pays depuis plusieurs décennies, en laissant l’expérience décider. On peut avoir des opinions contradictoires mais comment savoir qui a raison si on ne s’écoute même pas ?

Êtes-vous donc favorable pour un large dialogue impliquant toutes les forces agissantes du pays y compris celles pro-pouvoir ?    

Il faut effectivement discuter avec tout le monde et rester ouvert à toutes les bonnes volontés. Néanmoins, il faut rester très vigilant. Il ne faut surtout pas croire qu’il suffit de se mettre autour d’une table pour régler tous les problèmes de l’Algérie. Tant que la société reste à l’écart, tant que la population n’est pas mobilisée pour imposer des solutions d’intérêt commun, le consensus espéré restera dans la case des bonnes intentions. Pour que le changement se produise pacifiquement et dans le bon sens, il faut que les autorités cessent d’entraver la mobilisation de la société sous toutes ses formes. Il faut mettre comme condition au dialogue national, l’arrêt de la répression policière et les calomnies médiatiques ; et mettre fin aux mensonges idéologiques et les polémiques identitaires.

D’un autre côté, si toutes les formations politiques, telles qu’elles existent, pro-régime ou de l’opposition, arrivent à discuter autour d’une même table, les Algériens pourront reprendre confiance en leurs politiques et en eux-mêmes. La mobilisation citoyenne pourrait avoir un sens de nouveau aux yeux de la population. En attendant, il faut commencer cette mobilisation à travers des initiatives concrètes dans les quartiers, les lieux de travail, le mouvement associatif et universitaire, etc. J’appelle les bases populaires à s’impliquer et d’imposer leurs orientations dans la vie politique nationale, en allant vers des solutions d’actions unies pour atteindre des objectifs communs : la tolérance, la solidarité, le patriotisme et l’aspiration au bien-être social.

À votre avis, quel rôle pourrait jouer l’armée dans un éventuel changement pacifique du régime ?

Vous savez, depuis l’indépendance, les forces qui ont pris le pouvoir ont opté pour l’option du parti unique et de l’autoritarisme. Quand ils ont vu que cette solution a fait faillite, ils ont inventé un pluralisme faussé qui se résumait à monter les couches sociales, les régions et les formations politiques, les unes contre les autres. La responsabilité de l’armée dans la situation catastrophique du pays est irréfutable. Cependant, l’armée joue un rôle dirigeant important depuis l’indépendance et ceux qui veulent nier cette réalité vivent sur une autre planète. Nous espérons donc que cette institution nationale limite ses interférences avec le politique et se contente de son rôle constitutionnel au service de la nation. Je suis persuadé qu’un grand nombre des composantes de l’armée sont pour cette conception. Uniquement dans cette optique, il peut être positif que l’armée, au même titre que les autres secteurs publics sensibles, encourage l’orientation démocratique du pays. Il ne s’agit pas d’intégrer l’armée dans des structures partisanes mais que les dirigeants militaires incitent à l’instauration d’un climat politique qui favorise la démocratie. Mouloud Hamrouche, par exemple, est très réaliste quand il disait qu’il fallait un consensus entre toutes les forces qui pèsent sur la vie politique du pays, y compris l’armée.

La dépendance aux prix des hydrocarbures balance l’économie algérienne entre des périodes d’austérité et autres plus dépensières. Qu’en pensez-vous ?      

Ça confirme l’échec de la politique économique « néolibérale » appliquée depuis des années dans notre pays. L’Algérie ne s’est pas préparée à affronter une telle crise, prévenue par les revendications du PCA et du PAGS depuis l’indépendance. Nous avons avancé des solutions qui consistaient à édifier et à renforcer la base productive locale, avec l’appui des travailleurs et des syndicats, afin de ne pas dépendre uniquement des hydrocarbures. Tous nos efforts pour mobiliser les cadres et les ouvriers de la nation dans ce sens ont été entravés. Pour l’anecdote, le régime de Chadli Bendjedid a même emprisonné des cadres du complexe minier d’El-Hadjar pendant plusieurs mois, juste parce qu’ils ont lancé la production du fer à béton pour ne pas avoir à en importer. C’est la mafia de l’importation qui influença cette décision afin de continuer à recevoir des pots-de-vin. Ces pratiques et orientations ont été destructrices de la production nationale et du secteur public.

Au lieu de combattre le secteur public, soi-disant trop bureaucratique, il faut justement lutter contre cette bureaucratie qui le pénalise. En même temps, il faut encourager le secteur privé, mais uniquement productif. Pendant des décennies, nous avons eu que du privé parasitaire complètement soumis aux économies impérialistes alors qu’il fallait renforcer l’industrie et l’agriculture locales, comme l’ont fait tous les pays capitalistes d’ailleurs. Nous, ce n’est même pas du capitalisme que le pouvoir nous a imposé mais l’accumulation sauvage du privé. Il a fait le choix du pillage de nos richesses en faveur d’une caste qui fait jonction avec le capitalisme international. Même la formation des cadres et des ouvriers qualifiés est quasiment anéantie, à cause du système universitaire déficitaire et, entre autres, la disparition des collèges techniques.

Que faire pour tenter d’améliorer cette situation économique ?

Il faut rapidement renforcer les mesures qui vont dans le sens de la relance et la protection de la production locale. On doit mettre en place un appareil économique qui va dans un sens de protectionnisme patriotique, utile et productif. Il faut aussi sensibiliser la population quant à l’importance du produit national et la création d’un marché local qui peut satisfaire l’essentiel des besoins quotidiens des Algériens.

Par ailleurs, l’urgence est aussi de libérer le travail syndical. Les travailleurs sauront comment défendre leurs intérêts, qui sont de fait ceux du pays. C’est pour ça que je dis que la solution pour sortir notre pays de la crise ne peut pas être imposée uniquement par la classe politique et encore moins par quelques partis minoritaires. Toute solution sérieuse ne doit pas surpasser le rôle vital des syndicats et du mouvement associatif en général. Les travailleurs algériens doivent mieux s’organiser et se syndiquer en imposant, par exemple, la réforme de l’UGTA depuis la base et en refusant d’être des pions aux mains du pouvoir. Le syndicalisme autonome est vital. Quand les différentes couches sociales et professionnelles vont s’apercevoir qu’elles peuvent atteindre d’elles-mêmes des résultats probants, les rapports de forces vont rapidement basculer en faveur de la volonté populaire et la confiance en l’action sociale et politique sera rétablie.

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