« France Algérie : liberté dans les coopérations… respect dans les relations» (Jean-Louis Levet)

Jean-Louis Levet, délégué général de l’Association France Algérie.
Jean-Louis Levet est délégué général de l’Association France Algérie (AFA), depuis janvier 2021. Économiste de formation, il a exercé plusieurs hautes fonctions, dans le public et dans le privé, liées à l’industrie et à l’innovation. En mai 2013, le natif de Sétif (Algérie) a été nommé par le gouvernement français comme Haut responsable à la coopération industrielle et technologique franco-algérienne, fonction qu’il occupa jusqu’à janvier 2019. Il est, par ailleurs, l’auteur de plusieurs ouvrages, dont France-Algérie, le grand malentendu, coécrit avec Mourad Preure (Archipel, 2012). Dans cet entretien, réalisé à l’occasion de la Rencontre nationale de l’AFA, il revient sur son expérience en tant qu’acteur de rapprochement entre la France et l’Algérie. Il évoque aussi l’avenir de la coopération entre les deux pays.

Quel est l’objectif de cette rencontre nationale de l’AFA ?

L’Association France-Algérie, créée en 1963, a pour mission de contribuer à enrichir la relation d’amitié entre les deux peuples, en réunissant les Français qui aiment l’Algérie. Aussi, ce 26 novembre, dans ce cadre, Il s’agit de faire connaître, de partager et d’ouvrir des perspectives communes sur l’ensemble du travail que nous réalisons ; d’une part par la production et la diffusion de connaissances sur l’Algérie en France, et d’autre part, par l’élaboration d’actions et de projets communs avec nos amis algériens en Algérie. Et ce, dans le cadre de la nouvelle étape de développement de l’AFA que nous avons engagée en janvier 2021 à partir d’une feuille de route prenant en compte notre nouvel environnement marqué par la pandémie du Covid qui impacte durement nos sociétés et nos économies, une mondialisation de plus en plus chaotique et brutale où les rapports de force entre nations semblent prendre le pas sur le multilatéralisme, le Hirak en Algérie, etc. Le programme de notre rencontre nationale vous donne un aperçu de ce que nous faisons, avec bien entendu nos invités algériens qui ont bien voulu se joindre à nous, ici dans les locaux du Sénat à Paris.

Disposez-vous de moyens humains et politiques pour concrétiser vos projets visant à renforcer les relations franco-algériennes sur plusieurs axes ?

Nous sommes une association de bénévoles. Notre atout est d’abord dans la qualité et l’engagement de nos adhérents et de nos amis dans les association partenaires, comme Touiza par exemple qui est aussi membre de l’AFA, qui nous permettent d’aborder de nombreux sujets et de saisir la complexité de l’Algérie et des relations entre les deux pays ; notre ancrage dans les territoires français, avec nos comités territoriaux, en particulier dans les régions des pays d’Auvergne, de Rhône-Alpes et d’Occitanie constitue un second atout ; enfin, l’AFA a une image positive dans les deux pays, construite dans la longue durée par ses membres et les présidents successifs, pour la période récente Jean-Pierre Chevènement de 2011 à fin 2018, et toujours président d’honneur, puis Arnaud Montebourg depuis.

Nous nouons des liens et agissons au sein des deux sociétés civiles, indépendamment des institutions politiques de part et d’autre. Bien entendu, plus le cadre politique des relations entre les deux pays est favorable, plus il nous est aisé d’agir. Nous identifions et mobilisons aussi des associations et organisations partenaires sur nos différents projets et fonctionnons le plus possible en réseau. Des projets, des colloques, des actions communes sont réalisés avec des partenaires très différents. Citons par exemple le département d’architecture de l’université d’Alger et l’université de Poitiers pour un colloque en mars dernier sur « Le patrimoine en débat : interactions architecturales et patrimoniales en Méditerranée » ;  le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran avec lequel nous créons des liens ; le Centre national du livre pour la remise du Prix littéraire en décembre 2021 et la Bibliothèque nationale de France l’année précédente ;  la FEMIS, l’école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, puis l’IMA pour la remise des deux derniers Prix du cinéma Bouamari-Vautier ; le centre culturel algérien ; les Instituts français en Algérie etc… De même, les différents groupes de travail comme les comités territoriaux progressent aussi avec des organisations et associations partenaires très diverses suivant les domaines investis, en France comme en Algérie. Dans le domaine entrepreneurial, le président de l’Association algérienne nationale des commerçants et des artisans (ANCA) est présent.

En interne, concrètement, nous avons créer en début 2021 et progressivement développé, ce qui nécessite beaucoup de temps et de travail, un ensemble de groupes de travail dédiés à des enjeux communs entre les deux sociétés civiles à partir des souhaits, des compétences et des engagements de nos membres et de nos interlocuteurs algériens prêts à s’engager aussi : les enjeux sociétaux et culturels ; ceux liés à la jeunesse, à la formation et à la recherche ; les enjeux liés à la santé et aux questions sanitaires ; le rôle de l’économie sociale et solidaire ; les enjeux environnementaux, de l’eau, de l’agriculture, de la biodiversité qui sont étroitement liés ; la mobilisation du numérique pour le développement des territoires ; ou encore ceux concernant les enjeux juridiques et judiciaires. Chaque groupe de travail a un ou une responsable et comprend désormais une équipe soudée, avec ses propres interlocuteurs en Algérie. Plusieurs d’entre eux sont présents à notre Rencontre nationale. Les comités territoriaux, au plus près du terrain, ont leurs projets et actions s’appuyant bien sûr sur les spécificités de leurs territoires respectifs et des liens étroits qu’ils construisent avec des partenaires algériens : artistes, étudiants, agriculteurs, entrepreneurs, enseignants, associations, etc. Leurs présidentes et président sont également pour faire part de leurs expériences respectives et de projets en cours.

Est-ce que les deux gouvernements montrent enfin une réelle volonté de développer la coopération économique entre la France et l’Algérie ?

La volonté a été exprimée comme vous le savez des deux côtés par les deux présidents à Alger, en août dernier, et à nouveau lors d’un nouveau comité intergouvernemental de haut niveau présidé par les deux premiers ministres, en octobre dernier, toujours à Alger. Nous verrons si les actes suivent, ce que nous espérons bien sûr vivement. En attendant, l ‘AFA poursuit son chemin. Au cours de cette Rencontre nationale, nous avons invité les deux ambassadeurs, François Gouyette et Saïd Moussi qui nous ont fait l’honneur de répondre favorablement. De même Rachid Temal, président du groupe d’amitié France-Algérie au Sénat nous accueille.

En tant qu’ancien Haut responsable à la coopération franco-algérienne, que retenez-vous du chemin parcouru jusqu’à maintenant dans ce domaine ?

À titre personnel, j’en tire trois enseignements principaux : D’abord, il y a la nécessité d’une méthode consistant à partir des attentes, des besoins, des compétences de nos amis algériens. C’est ainsi par l’écoute que se crée la confiance et que nous avons pu co-construire avec eux plusieurs dizaines de projets de partenariat malgré les obstacles qui n’ont pas manqué. Ensuite, il faut un mode opératoire qui permette de ne pas être dépendant de canaux institutionnels classiques de coopération, peu adaptés aux sociétés d’aujourd’hui. Dans le cadre de ma Mission de coopération, nous avions construit par exemple de nouveaux cadres souples permettant d’élaborer et d’accompagner de nouveaux projets de partenariat : des plans d’actions avec des clubs d’entreprises existants, ou encore un groupe de travail franco-algérien restreint avec des universités algériennes et françaises pour monter des projets autour des liens université-entreprise-territoire, etc. Enfin, des deux côtés, j’ai pu mesurer la qualité de l’engagement des acteurs et leur enthousiasme dans les relations humaines ainsi construites. J’ai toujours été reçu comme un ami, quel que soit le territoire où je me rendais, d’est en ouest, du nord au sud, et cela m’a beaucoup touché. J’en garde de riches et précieux souvenirs. Il faut être à la fois modeste comme individu, et ambitieux dans l’action : ne jamais faiblir ; aller toujours de l’avant. Avec Lucidité et volonté.

En se basant sur votre expérience, quelles sont les raisons des échecs répétitifs qui empêchent les deux pays de mettre en place un partenariat d’exception alors qu’ils ont tout à y gagner ?

La notion d’échecs répétitifs est exagérée. Il y a des projets qui sont réalisés et d’autres que l’on peut faire. Tout comme sont probablement exagérées les expressions de « partenariat d’exception » ou encore récemment de « partenariat extrême » ! On ne passe pas par dessus les autres pays et par dessus les alliances respectives des deux pays. En fait, il s’agirait que chacun des deux pays envisage sereinement comment la coïncidence et la complémentarité de leurs intérêts respectifs est possible et que, par ailleurs, une plus grande confiance soit accordée par exemple à l’économie de l’entrepreneuriat privé sous ces multiples formes en Algérie, sans lequel, quel que soit le pays considéré, rien de solide ne se construit dans la durée, au service des populations et de leur bien-être. Il faut mettre de la liberté dans les coopérations, autant qu’il convient de mettre du respect dans les relations. La raison et le cœur doivent aller de pair. Il ne s’agit pas de prolonger un passé qui prend la place du présent, mais tout au contraire de penser et d’agir ensemble au présent en fonction de l’avenir prospère que nous souhaitons toutes et tous aux générations futures. Telle est en tout cas notre philosophie à l’AFA, qui donne sens  à notre engagement.

Comment impliquer la société civile algérienne dans vos projets ambitieux ?

De par les contacts et les liens créés avec des citoyennes et des citoyens algériens, dans de multiples territoires, des responsables associatifs, etc… pour co-construire des actions, des projets. C’est notre contribution. Laborieuse et enthousiaste. Nous cherchons à faire connaître l’Algérie et des membres de sa société civile, par exemple par les remises de Prix que j’évoquais précédemment. Nous allons en créer un nouveau l’année prochaine dans le domaine des Arts plastiques car là aussi les artistes algériens sont très créatifs et nous révèlent ainsi les mutations à l’oeuvre dans la société algérienne. Ces moments de rencontre sont des moments forts, émouvants, que nous partageons tous ensemble, avec la joie de contribuer à faire connaître ces artistes, en particulier de jeunes artistes.

Avez-vous avancé avec vous partenaires algériens sur l’idée de relancer l’Association Algérie France ?

C’est d’abord à nos partenaires et amis algériens de prendre cette initiative et surtout d’être en mesure de le faire dans un environnement qui doit être porteur. Ils savent que nous sommes à leur côté, pour leur faire part de l’expérience acquise depuis plusieurs décennies, et aussi et surtout à partir de celle accumulée ensemble au sein des projets que nous réalisons main dans la main, en confiance, au présent.