L’artiste algérien Kamel Yahiaoui s’est éclipsé en silence ! 

Kamel Yahiaoui peintre et poète
Le peintre et poète algérien, Kamel Yahiaoui, est décédé à Paris, le 31 juillet dernier, à l’âge de 57 ans après une longue lutte contre la maladie.

Le corps du natif de la Casbah d’Alger est rapatrié, ce jeudi 3 août, en Algérie. Il sera inhumé, demain vendredi, au cimetière du village Taboudoucht, situé dans la Kabylie maritime (commune d’Aghribs, à 40 km au nord-est de Tizi-Ouzou), d’où sont originaires ses parents. Hospitalisé à l’hôpital Tenon (20e arrondissement), ce brillant artiste est parti comme il a vécu, c’est-à-dire en silence et loin du brouhaha de la vie quotidienne parisienne et des mondanités.

Kamel vivait dans un modeste appartement situé au dernier étage de son immeuble (au 14e arrondissement). C’est là qu’il peignait, jour et nuit, pour conjurer la solitude et les lendemains incertains. Dans son atelier, on trouve pêle-mêle des tableaux racontant des histoires diverses et variées : l’exil qui l’a profondément marqué ; mais aussi l’amour, la misère et la vie qui passe. C’était un écorché vif qui a toujours dessiné ce qu’il ressentait. Et comme si le pinceau ne suffisait pas à exprimer ses états d’âme, souvent houleux, il a aussi usé de sa plume. C’était un poète prolixe, décrivant l’exil dans ses moindres détails et les jours qui passent comme un abandon de quelque chose.

Méditerranée ou la « mer des tyrannies »

Dans son exposition « Algérie, mon amour », qui a eu lieu à l’Institut du Monde Arabe du 18 mars au 31 juillet 2022, il a attiré l’attention du public sur le sort des milliers de jeunes algériens dévorés par la mer en voulant quitter la misère et le mal de vivre dans leur pays d’origine. Au point de surnommer la Méditerranée, « mer des tyrannies ». « Je travaille beaucoup les sujets d’exil car je suis immigré. ‘Algérie, mon amour’ traite de la mort de ces jeunes qui quittent leur pays car la vie est devenue impossible », a-t-il expliqué.

Artiste de résistance et de combat, Yahiaoui a toujours porté en lui la fragilité des grands artistes. Discret, il n’a pas toujours été sûr de lui, se sentant souvent obligé de demander le point de vue des autres sur ses propres œuvres, question de se rassurer que son message soit bien compris.

Diplômé des Écoles des beaux-arts d’Alger (1985-1989) et de Nantes (1990-1991), l’artiste se définissait comme un « peintre et poète de la condition humaine ». Il laissera une multitude d’œuvres aussi belles que provocantes, exposées en France, en Algérie et dans d’autres pays. Parmi elles, on peut citer entre autres : « Le sang des ombres », « Rideau d’interrogation » (avec une série d’œuvres baptisées « Déportation, extincteur de dignité » qui dénonce la pratique de la déportation à travers l’histoire), « La mer des tyrannies » ou encore « Algérie mon amour ». Il a fait en outre un tableau au nom de « Matoub Lounes », qu’il n’a d’ailleurs jamais exposé.

Kamel Yahiaoui (à gauche) avec le poète algérien Ben Mohamed (à droite) lors de l’installation « Parole séquestrée » (galerie ALMA Espace d'art, Paris, 31 mars 2018).
Kamel Yahiaoui (à gauche) avec le poète algérien Ben Mohamed (à droite) lors de l’installation « Parole séquestrée » (galerie ALMA Espace d’art, Paris, 31 mars 2018).

« L’amant de la rue », un hommage aux sans abris

Il a également conçu plusieurs installations artistiques, comme celle qui évoque la mort d’un sans domicile fixe (SDF) près de chez lui, un certain hiver 2006. Choqué et attristé, il utilisera la vaisselle du défunt (verres, assiettes, bouteilles, etc.) pour monter une exposition à la mémoire de tous les SDF, les sans grades et les pauvres qui errent dans les rues de Paris et celles des villes du monde entier. « Cette installation s’est passée dans la douleur car je suis revenu chez moi et j’ai trouvé un sans domicile fixe mort. Avec ses bouteilles, ses assiettes et ses cendriers. J’ai essayé de le réveiller mais je n’ai pas pu. J’ai appelé le SAMU qui a constaté la mort. C’était un moment difficile pour moi, décisif », a-t-il raconté à l’époque.

Bouleversé, il a également composé un poème intitulé « L’amant de la rue », le but étant de rendre hommage à ces hommes et femmes qui vivent dans la rue et pour la condition humaine en général. « Mes semelles jonchent le trottoir serpentin, écrit-il, là où loge un homme dépourvu d’âge… assis sur un bloc d’années de cendres tremblantes. À ses côtés une bouteille sorcière tient sa force entre un grain de vie et un soupçon de mort. Lui rappelle la grisaille des cieux encerclés… ».
Difficile de cantonner Kamel Yahiaoui dans un style de peinture ou de poésie déterminé, tant l’homme est « explosif » et culturellement boulimique. Il part trop tôt, certes, mais il laisse un héritage riche en couleurs et en proses. Repose en paix l’ami… Tes œuvres parleront de toi et à ta place.

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