« J’ai rencontré l’assassin présumé de Jean Sénac » (Hamid Grine)

Hamid Grine
Hamid Grine, écrivain, journaliste et ancien ministre algérien de la Communication, a repris sa plume pour offrir à ses lecteurs On dira de toi (Éditions Dalimen, 2023). Il s’agit du premier roman basé sur la vie tumultueuse de Jean Sénac, assassiné à Alger, le 30 août 1973. Il sera suivi, en 2024, d’un essai dans lequel Grine a mené une enquête pour explorer la vie militante et les derniers moments du poète. Il a bien voulu nous en dire plus sur cet auteur majeur des premières années de l’indépendance algérienne et apporter une vision discordante sur ce qui s’écrit en France autour de ce personnage, encore flamboyant 50 ans après sa tragique disparition.

Comment êtes-vous arrivé à travailler sur Jean Sénac comme un personnage de roman ?
Le plus normalement du monde. Je veux dire que Sénac m’a très tôt intéressé. Exactement au lycée, à Alger, quand j’ai entendu parler de son altérité et de son engagement pour l’indépendance de l’Algérie. Je suivais ses émissions religieusement à la radio notamment Poésie sur tous les fronts que diffusait la radio Alger chaîne 3. À cause de la magie de la radio, je l’imaginais en dandy, genre Oscar Wilde et voilà que je me retrouve par le plus pur des hasards grâce à un ami devant Sénac au cercle des étudiants. Quelle claque : petit, chauve, barbu comme pas possible, et très pauvrement vêtu. Je ne retrouvais que sa voix… On était au début des années 1970. Son assassinat le 30 août 1973 et le peu de communication des autorités à l’époque sur le sujet ont fini par faire de Sénac une figure romantique à mes yeux et une victime politique pour les autres.

« Il soutenait à fond le régime de Houari Boumédiène : la révolution agraire, l’arabisation, etc. ».

Sur quelle matière avez-vous travaillé pour évoquer sa mémoire ?
Sur des biographies, des journaux, des documents, des mémoires non publiées, des archives notamment ses lettres, et nombre de personnes qui l’ont connu directement ou indirectement dans le cadre de l’enquête sur sa mort. Et là vous avez des versions différentes selon que vous lisiez les livres et les docs sur lui ou que vous écoutiez ceux qui l’ont connu ici. Les uns le figent en martyr politique quand les autres le décrivent comme un homme à la dérive allant tout droit vers l’abime.

Est-ce facile encore aujourd’hui de rencontrer des personnes qui l’ont côtoyé et de les faire témoigner ?
Non, pas aisé du tout de faire parler des gens qui l’ont connu car il y a la crainte en arrière plan du soupçon d’homosexualité qui plane sur ces personnes. Dieu merci, j’en ai rencontré beaucoup qui m’ont permis d’avoir une autre lecture de Sénac très différente des différents récits sur lui. L’avantage que j’ai sur ses biographes étrangers : c’est que je vis en Algérie, donc j’ai tout le temps et que je suis assez connu, modestie mise à part, et vous connaissez le principe marketing : on fait confiance à un produit ou à une personne connue plutôt qu’à l’inconnu. On tombe toujours sur quelqu’un qui nous connaît avec lequel il est facile d’établir des liens, d’autant plus que les Algériens ne sont pas méfiants. Ils sont chaleureux et généreux aussi. Rien ne leur fait autant plaisir que d’aider. Sinon, et c’est un vrai scoop, je n’aurais jamais rencontré celui qui a été accusé d’assassinat et qui l’a payé de la prison.

Jean Sénac chez lui à Alger
Jean Sénac chez lui à Alger (crédit photo : DR)

Pourquoi vous placer en porte-à-faux avec des thèses généralement admises, celle plus ou moins officielle en Algérie et d’autre part celles des biographies en France ?
Je ne suis pas en porte à faux par rapport aux thèses algériennes pour la simple raison qu’il n’y en pas, ou si peu, concernant le volet de son assassinat. Il y a eu enquête à l’époque. Le présumé assassin, un jeune lycéen d’une famille honorable, a été arrêté et emprisonné. Point. Pour les biographes de Sénac, tous occidentaux, relayés par une certaine presse ici et par des universitaires et journalistes proches d’eux, ce n’est en aucun cas ce jeune homme. Ils accusent soit la Sécurité militaire, soit les islamistes, en laissant entendre que d’autres mains les ont armés. Certains ont même accusé un ministre ! Sans preuves, sans argumentation, à coup de conditionnel et de supputations.

Soyons sérieux. La SM n’avait aucun intérêt à le tuer. Un officier, qui était proche de l’enquête, nous avait raconté que Sénac s’il posait problème aurait été expulsé car de nationalité française, sachant que la nationalité algérienne lui avait été refusée. Pourquoi alors le tuer d’autant plus qu’il soutenait à fond le régime de Houari Boumédiène : la révolution agraire, l’arabisation, etc. Son dernier article en août 1973 dans le Monde diplomatique en atteste.

« Sénac disait qu’il allait mourir en Lorca et qu’on allait maquiller cette mort en une affaire de mœurs. Ses amis et biographes ont entretenu ce mythe ».

Quant aux islamistes, j’ai l’avantage par rapport à ses biographes étrangers, d’avoir été lycéen et étudiant à cette époque. Le mouvement islamiste, encore embryonnaire, était dans la prédication et non dans l’action. J’en étais témoin et Kateb Yacine aussi, qui chassait de la salle où il faisait les représentations de ses pièces de théâtre les quelques « frérots » perturbateurs. Ce n’est qu’à partir de la Charte nationale en 1976, qui a brisé définitivement leur rêve d’un état islamique futur qu’ils sont passés à l’action. Leur premier crime politique est à mes yeux celui du jeune étudiant Kamel Amzal, tué en novembre 1982 par un intégriste. Si les islamistes voulaient tuer quelqu’un à l’époque, le choix aurait été porté plutôt sur Kateb Yacine, résolument contre la religion et les bigots, mais pas Sénac. Ce dernier était d’une discrétion remarquable sur ce sujet.

Il faut également comprendre ceci : Sénac n’était pas une puissance à l’époque. Aucun artiste, fut-il le plus grand, ne l’était. Même la grande chanteuse Warda ne l’était pas. Tout était verrouillé. La presse était contrôlée et Sénac n’était connu que par une élite. Et lui, je le répète n’était pas un rebelle mais un soutien de la politique du pouvoir. Après sa mort, l’image construite avec ses déclinaisons (territoire de communications, éléments de langage, positionnement) devint celle d’un rebelle martyr !

Quels éléments nouveaux apportez-vous sur le poète, son mode de vie et surtout les circonstances de sa mort ?
Du nouveau ? D’abord, j’ai rencontré celui qui a été accusé de l’assassinat de Sénac. Il n’a jamais parlé à personne avant moi. Il m’a donné sa version et donc un nouvel éclairage. J’ai eu le témoignage d’officiels de l’époque, le témoignage aussi de ses voisins et bien d’autres qui ne s’étaient jamais exprimés. Et puis j’ai lu et bien lu, froidement, sans passion, les comptes rendus de sa mort dans la presse algérienne et française et j’ai confronté tout ça avec les témoignages. Alors, la vérité ou du moins ce qui lui ressemble apparaît dans toute sa nudité. Sénac disait qu’il allait mourir en Lorca et qu’on allait maquiller cette mort en une affaire de mœurs. Ses amis et biographes ont entretenu ce mythe sans preuves, sans arguments.

À la même époque, un peu plus tard, un journaliste, qui était avec nous dans le même journal, est mort dans les mêmes conditions que Sénac. L’enquête avait conclu à un crime passionnel. Le problème pour Sénac est qu’il fréquentait beaucoup de monde. J’ai eu le témoignage d’un grand journaliste qui le connaissait, qui l’avait surpris dans plusieurs situations périlleuses à cause de ses tentatives de séduction dans la rue. Les quartiers d’Alger la nuit n’étaient pas le Marais à Paris. Beaucoup d’universitaires et d’écrivains français calquent leur grille d’analyse de la vie algéroise de Sénac sur le modèle parisien, sans qu’ils aient vécu dans la ville, contrairement à moi. Je me baladais parfois avec des amis jusqu’aux aurores et on rencontrait la « faune » de la nuit.

Hamid Grine dédicace son roman à la Librairie L'Arbre à dires (Alger, septembre 2023).
Hamid Grine dédicace son roman à la Librairie L’Arbre à dires (Alger, septembre 2023, crédit photo : DR).

La vie de Sénac est-elle trop romancée ou proche de la réalité du personnage tel que vous l’avez découvert dans vos recherches ?
Dans le roman tout est vrai, sauf quelques personnages. Je parle aussi d’une manière inédite de la mère d’Albert Camus, enterrée au cimetière chrétien de Clos-Salembier (El Madania actuellement, ndlr). Cette femme m’intéresse parce qu’elle n’a jamais voulu quitter l’Algérie en dépit des pressions de son fils. Il y a une quinzaine d’années, quand j’ai commencé à travailler sur le roman Camus dans le narguilé (Éditions Après la lune, 2011, ndlr), j’avais rencontré de petites gens comme elle qui la connaissaient. Silencieuse car presque muette, elle n’a eu aucun problème à se mêler aux « arabes » comme on nous appelait à l’époque. Et bien, figurez-vous que cette femme aussi innocente qu’un enfant a été déshéritée par sa famille. Je veux dire qu’une fois Camus mort, on ne lui versait plus aucune pension. Elle n’a bénéficié d’aucun sous de l’héritage alors qu’au même moment Francine, l’épouse de Camus, achetait un appartement neuf à sa famille qui venait d’Algérie.

Écrivain et journaliste, comment avez-vous articulé ces deux canaux d’expression différentes pour rédiger prochain essai, toujours autour de Sénac ?
Mon expérience de journaliste a été précieuse pour l’enquête : on recoupe les faits, on croise les témoignages, on ne juge pas, il n’y a pas de morale, pas d’affect ! J’ai toujours aimé aller au fond des choses, comprendre, écouter, ne pas se précipiter, ne pas se passionner pour enfin arriver à sortir une petite lueur de l’opacité. J’aime les gens dans ce qu’ils ont de tragique. Le bonheur est sans histoire, le malheur oui, il rend l’être humain plus humain et, d’une certaine manière, plus grand. Si j’ai écrit une biographie de Belloumi, c’est à cause de sa blessure grave en 1985 (Lakhdar Belloumi, un footballeur algérien, ENAL, 1986, ndlr).

Que pouvez-vous nous révéler sur ce récit et quand aurons-nous le plaisir de le lire ?
Ce récit sortira sans doute en 2024. Je devais faire cette enquête en souvenir du poète qui a enchanté la jeunesse de milliers d’Algériens et qu’on a figé dans une posture tragique comme si l’Algérie lui faisait payer son engagement militant. J’y ai cru au début car tous les livres et récits sur Sénac véhiculent le même message. Comme toujours, la vérité a toujours un pied dans le camp d’en face. Les Algériens l’aimaient. Ses anciens camarades devenus responsables politiques l’aimaient moins. Le pouvoir change dans le sens où il nous rend plus prudent et plus sélectif dans nos fréquentations. J’en connais quelque chose.

Ses biographes parlent d’un Sénac abandonné de tous. Pas tout à fait vrai. Au quartier où il vivait il était apprécié et même nourri par des voisins. À la radio, il était admiré pour la qualité de ses émissions mais aussi pour son passé. Il a été limogé comme le prétendent ses biographes ? Non, rupture de contrat, comme plus tard, pour le poète Djamel Amrani dont personne ne parle. Comme me l’a dit un ex-haut responsable à la radio qui finira ministre, il n’avait pas un contrat à vie. C’est vrai que Sénac aurait dû être aidé, assisté, mais aucun intellectuel indépendant, c’est-à-dire non encarté FLN ne l’a été à l’époque. Tous se débrouillaient comme ils pouvaient. Le point de bascule de Sénac et Amrani a été leur homosexualité affichée et assumée. L’homosexualité les a pénalisés sans aucun doute, mais l’époque était à la tolérance, il y avait un café gay, Le Lotus, les restaurants ouvraient pendant le ramadan et des musulmans pouvaient se restaurer et même boire le jour !

On dira de toi (Hamid Grine, Éditions Dalimen, 2023).
On dira de toi (Hamid Grine, Éditions Dalimen, 2023)
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