Boualem Benhaoua : Fondateur de Disco Maghreb… et pape du Raï

La boutique Disco Maghreb à Oran, avant sa restauration.
Nul ne fut plus doué que lui pour faire dénicher les plus belles perles de la musique Raï. Fondateur de la mythique maison d’édition Disco Maghreb à Oran, Boualem Benhaoua accompagnait les artistes vers la prodigieuse voie de la gloire. Immersion aux sources d’un label musical oranais pour revisiter l’âge d’or du Raï.

La journée est bien ensoleillée. Peu avant midi, Boualem Benhaoua, plus connu sous le pseudonyme Boualem Disco Maghreb, nous reçoit dans le vaste jardin de sa maison à Aïn El Beida, à la périphérie Sud-Ouest d’Oran. Spontané et très à l’aise, il évoque de lointains souvenirs qui lui tiennent tellement à cœur. Ce dénicheur de talents revient sur la création de Disco Maghreb, le tragique assassinat de Cheb Hasni et glisse des anecdotes sur Cheb Khaled, Cheba Zahouania ou encore Cheb Mami, avec lesquels il entretient toujours des liens d’amitié. Quoi de plus éloquent que de montrer d’abord, à travers un parcours exceptionnel, la réalité souvent mal connue de ce que notre hôte appelle « le plus beau métier du monde ». Ensuite, même si les modèles économiques ou techniques évoluent à grande vitesse, la profession d’éditeur de musique a toujours été, pour lui, une affaire de passion.

Qui est Boualem Disco Maghreb ?

Le pape du Raï esquisse, à travers notre échange, des pistes de réflexion pour aider les talents de demain à répondre aux défis qui les attendent. Il nous raconte son itinéraire et évoque des épisodes marquants les coulisses du monde de l’édition musicale. L’homme va faire de Disco Maghreb, fondée au début des années 1980, à Oran, l’une des plus prestigieuses maisons d’édition de disques de la rive sud de la Méditerranée.

Boualem Benhaoua, fondateur du label Disco Maghreb.
Boualem Benhaoua chez lui à Oran

Son aventure commence en 1982, à Oran, où le jeune homme de 28 ans qu’il était, quitte la voie toute tracée de son existence pour se lancer sur le chemin qui mène le plus sûrement à la passion de la musique. « Je tenais une boutique de vente au détail de cassettes audio, située à la place du Maghreb, au centre-ville d’Oran. La boutique portait le nom de Maghreb Musique », se souvient Boualem qui a aujourd’hui 69 ans.  « Ma jeunesse est marquée par la pauvreté. Tout jeune, j’avais la musique et le sport dans mes veines. Beaucoup de chanteurs étaient mes amis. Certains d’entre eux étaient des voisins. On habitait dans des quartiers populaires d’Oran, d’où viennent la plupart des stars du Raï. Il y avait beaucoup de complicité entre nous », se confie-t-il comme pour nous faire comprendre la construction de l’univers musical d’une génération d’artistes avec lesquels il a des liens sacrés.

Il était à l’origine de carrières exceptionnelles. Au milieu de cette fièvre du Raï, Boualem glisse vers l’édition. « La passion pour la musique et la quête d’une meilleure rentabilité commerciale m’ont incité à investir dans l’édition. Les débuts étaient difficiles. Nous n’avions pas les moyens », relève-t-il. Il y a les artistes sur le devant de la scène, et en coulisses, Boualem œuvre à ce que leurs carrières se développent. Il les aidait à avancer, à grandir et à vivre de leur musique. Il dresse le portrait de ce mouvement musical oranais. Dans les années 1980, il a vu éclore une myriade de futures stars. L’ami d’artistes exerce depuis un demi-siècle ce métier à Oran, cette ville pourvoyeuse de talents musicaux. Ici, nous sommes bel et bien au fief du Raï.

Cheba Zahouania, Cheb Mami, Cheb Khaled et les autres ! 

Cette musique fraîche, décomplexée et sans contraintes met en avant l’amour, la langue populaire crue et, parfois, des vérités qui dérangent des sphères de la bien-pensance autoproclamée. Le Raï n’a ni fausseté, ni hypocrisie, seulement de la spontanéité qui rend tout simplement cette musique si jouissive pour la jeunesse. « J’avais une bonne oreille musicale qui me permettait de prédire le succès d’un album avant sa sortie », dit-il. La spécificité du label Disco Maghreb est de servir de tremplin aux jeunes artistes. Sur le chemin jusqu’au summum, il y aura l’assassinat de son grand ami Hasni, des départs, des séparations douloureuses… En filigrane, on énumère les vicissitudes auxquelles sont confrontés les artistes de sa génération. Heureusement, l’entraide existait entre les artistes, qui se rencontraient et s’encourageaient. « On était une seule et même famille. On s’entre-aidait. Il y avait beaucoup de complicité entre nous », témoigne-t-il. L’espoir a ressurgi.

Sous le label de Disco Maghreb, il accompagne des artistes de la scène émergente Oranaise. En 1982, Boualem rencontre Zahouania avec qui il travaille durablement. Ainsi, Boualem repère le tout jeune Mohamed Khelifati, alias Cheb Mami, qui deviendra plus tard, le prince du Raï. « Il n’avait que 16 ans quand il a débuté avec moi. C’était tellement naturel de travailler avec lui. Son talent et sa passion se ressentaient instinctivement. On a travaillé ensemble jusqu’en 2005 », se souvient-il. De cette passion naît une formidable créativité, une volonté de se dépasser.

La bande de potes s’investit de plus en plus, leur approche devient plus pointue avec le succès, sans rien enlever à leur grain de folie, comme le montrent les multiples anecdotes racontées sur le roi du Raï, Cheb Khaled : « Il était un ami. On était presque des voisins. Il habitait à El Kmuhl et moi je résidais à Ras El Aïn. Il animait des fêtes de mariages. On dînait ensemble. On s’amusait et on riait beaucoup. Depuis 1977, il enchaîne les succès. Il avait une voix extraordinaire, dotée d’une incroyable subtilité ».

Mort de Cheb Hasni

Boualem a de très bons souvenirs, mais il garde aussi en mémoire de douloureux évènements. Il évoque l’assassinat de Cheb Hasni de son vrai nom Hasni Chakroun, le 29 septembre 1994 à l’âge de 26 ans. « Notre première rencontre remonte à 1987. Il venait d’enregistrer chez un ami l’album où figurait en vedette la célèbre chanson El Berraka. Après cet album, nous avons commencé à enregistrer ensemble. Je lui proposais des thématiques. Je l’ai aidé à faire sa première télévision. C’était au début des années 1990. Il a chanté la chanson Gaâ Nssa qui a fait un tabac à l’époque », souligne-t-il.

« En 1994, nous avons passé deux mois et demi ensemble au Complexe Les Andalouses (sur la corniche oranaise, ndlr). Il partait pour quelques jours pour faire un concert à l’étranger et il me rejoint aux Andalouses. La veille de son assassinat, on était ensemble. À 20 heures, nous étions dans un petit atelier de menuiserie aluminium situé à proximité de la station régionale de la radio et télévision d’Oran. Ce soir-là, il a animé une fête de mariage au Bel Air (quartier non loin du centre-ville d’Oran, ndlr). Le lendemain, peu avant midi, des policiers sont venus à la boutique Disco Maghreb pour m’informer que Hasni a été gravement blessé par balles et il est aux urgences. À peine arrivé à l’hôpital, une infirmière m’a informé qu’il venait de rendre l’âme ». La sortie de son dernier album était prévue deux jours plus tard.

Au milieu des années 1990, la majorité des stars du Raï s’expatrient en France. « Leur départ à l’étranger a énormément boosté leurs carrières. À l’époque, à Oran, on n’avait pas eu un accès facile aux médias. En partant à l’étranger, ces chanteurs ont accès aux médias internationaux. En France, ils se sont retrouvés sous les projecteurs du monde entier », estime Boualem. Le mouvement Raï atteint son apogée. Mais cette euphorie ne durera pas longtemps. « L’intrusion du piratage massif était à l’origine de notre faillite », déplore Boualem. Les maisons d’édition sont décimées. Disco Maghreb ne fera pas exception. Le rideau se ferme sur cette mythique boutique située au cœur de la ville d’Oran.  

DJ Snake Disco Maghreb

Disco Maghreb fait une grande traversée du désert qui dure plus de vingt ans. Deux décennies plus tard, comme par magie, le label renaît de ses cendres. Cette marque de prestige est ressuscitée grâce à un certain William Sami Grigahcine, alias DJ Snake, la star planétaire au succès phénoménal. La vidéo du clip Disco Maghreb de ce franco-algérien de 37 ans dépasse les 136 millions de vues sur YouTube. « Un ami commun installé en France m’a contacté et m’a transmis la demande de Dj Snack d’utiliser le label Disco Maghreb dans son nouveau clip. Je le remercie infiniment et je lui exprime mon immense gratitude pour ce qu’il a fait en matière de promotion de l’image de l’Algérie. Il est très intelligent. Il aime beaucoup son pays. Il est très attaché aux origines de sa mère qui est de Zemoura, une commune de Bordj Bou Arreridj », affirme Boualem.

Boualem Benhaoua avec DJ Snake, qui lui a rendu visite à la boutique Disco Maghreb.
Rencontre entre Boualem Benhaoua et DJ Snake

Ce succès a incité le président français Emmanuel Macron à programmer une escale à sa boutique lors de sa visite, en août 2022, à Oran. « C’était un honneur pour moi d’avoir rencontré un politicien de cette envergure et de surcroît un président de la République française. J’étais vraiment à l’aise. Alors que c’était prévu qu’il ne reste pas plus de 10 minutes, il est resté une heure et demie à Disco Maghreb. Nous l’avons bien reçu. Il a pris du thé. On a beaucoup échangé sur la musique et le Raï en particulier. Sa visite m’a davantage propulsé sur la scène médiatique ».

À présent, ce qui anime ce touche-à-tout, peu prompt à se mettre en avant, est le lancement de nouveaux projets. « Nous avons lancé une plateforme numérique pour promouvoir les jeunes talents. Nous avons aussi récupéré notre catalogue de chansons sur un site internet qui a fait l’objet d’un piratage. Je compte transformer la boutique Disco Maghreb en musée et en un lieu de rencontre des artistes ». Cette petite boutique est justement devenue un lieu de pèlerinage de touristes qui font des selfies pour immortaliser cet immense patrimoine culturel oranais qui s’est désormais universalisé.

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