Chibanis : De l’ombre à la lumière… de l’objectif du photographe Luc Jennepin

Chibanis La Question
Longtemps restés dans l’anonymat et la froideur des foyers de travailleurs immigrés, les chibanis, ces vieux algériens, marocains et tunisiens, arrivés durant les trente glorieuses pour travailler et nourrir leurs familles restées au Maghreb, ont pu enfin sortir de l’ombre et voir la lumière grâce au photographe montpelliérain Luc Jennepin. Ce portrait se veut un rappel historique, une reconnaissance éternelle !

Il y a dix ans, presque jour pour jour, l’artiste photographe Luc Jennepin, épaulé par l’infographiste Sophie Pourquié qui n’est autre que sa femme, a fait les premiers portraits de chibanis, sur fond noir, un choix qui se révèlera judicieux.

Il mettait ainsi plus de lumière sur les visages de ces femmes et hommes, assombris par la vie d’ouvriers exilés. Regards de face, leurs mains ont également été mises en valeur et expressément surdimensionnées afin de bien montrer les années de dur labeur qu’elles ont dû accomplir, en souffrance et en silence.

Chibanis, victimes typiques de l’injustice sociale

Tout a commencé en 2013, lorsque Luc accompagne des collégiens du quartier de la Mosson (Montpellier, sud de la France) pour rencontrer des « vieux travailleurs immigrés ». L’objectif pour ces élèves était de piocher quelques histoires auprès d’eux pour monter une pièce de théâtre à présenter dans le cadre du Festival Arabesques. Les enfants seront surpris de découvrir les parcours de ces chibanis (vieux aux cheveux blancs, en arabe dialectal). Ils réaliseront qu’« immigré » était synonyme de misère, de privations, de discriminations et d’éloignement de sa patrie natale et des siens.

C’était aussi une révélation pour Jennepin, pourtant natif d’Alger en 1970. Venu faire un reportage sur une « sortie scolaire », il découvrit la réalité amère des chibanis. « J’étais touché par l’injustice sociale dont ils étaient victimes. C’était surréaliste. Leurs conditions de vie étaient difficiles. Ils vivaient dans ces chambres depuis 20, 30 ou 40 ans. Certains ont peut-être même construit ces foyers », raconte le photographe avec une voix empreinte d’émotion.

« Au début, je pensais que les foyers étaient réservés uniquement pour les jeunes travailleurs. Les vieux, je les voyais plutôt prendre un café à la Paillade ou à Figuerolles (deux quartiers populaires de Montpellier, ndlr). Ils étaient invisibles pour moi. Mais en les découvrant dans ces chambres exiguës et tristes, j’ai ressenti un choc et un bouleversement », a-t-il martelé.

Chibanis, une jeunesse au service de la reconstruction de la France

Livre Chibanis La Question (Au Diable Vauvert, 2016)
Livre Chibanis La Question (Au Diable Vauvert, 2016)

Passées les premières émotions, l’artiste commençait à réfléchir à la meilleure manière de rendre hommage à ces hommes et femmes qui ont consacré une grande partie de leur jeunesse à la construction de la France de l’après-guerre. L’idée s’est portée sur une exposition évolutive et itinérante, intitulée « Chibanis la question ». Elle sera présentée au public dès décembre 2013, dans le cadre de l’évènement culturel Caravane Arabesques.

Avec le soutien de sa conjointe, Luc Jennepin a opté pour des portraits studio, avec comme seuls accessoires : fond noir en velours et une vieille chaise datant de 1958, faisant office de trône pour les chibanis le temps des prises de photos. Sophie Pourquié avoue qu’« au début, on voulait faire des photos en couleur, mais on a remarqué que la dignité de ces hommes et femmes ne transparaît pas. Alors, on a opté pour le noir et blanc ».

Autre trouvaille d’équipe, le couple a décidé de montrer les portraits des chibanis, non pas sur des photos ordinaires, mais sur des roll-ups, ces grands cadres photographiques utilisés habituellement par la publicité. Ils peuvent mesurer jusqu’à deux mètres de hauteur et un mètre de largeur. « On a voulu prendre les codes du marketing et les détourner au profit de nos codes à nous en vigueur dans le monde de la photographie tout en les contextualisant et en expliquant la condition sociale de ces personnes », précise encore Luc. Dix portraits de chibanis, en roll-ups noir et blanc, ont été exposés lors de la première exposition.

Montrez ces chibanis que les Français sauraient voir !

Après deux ans de tournée, la belle expo atterrit au Domaine Départemental Pierresvives, en février 2015. Ironie de l’histoire, alors que les chibanis ont passé toute leur vie dans des chambres dortoirs, leurs portraits s’installèrent dans le magnifique bâtiment construit par l’architecte irakienne de renom Zaha Hadid, décédée en 2016.

L’exposition va durer trois mois et enregistre un record de visiteurs. Pas moins de 4000 personnes l’ont vue en un seul mois. Ce qui est énorme pour une petite ville comme Montpellier. Des milliers de personnes sont venues regarder ces visages « mangés » par la misère et les discriminations qu’ils ont dû subir tout au long de leur vie en France. Des larmes, de la tristesse, mais aussi de la fierté ont submergé les cœurs et les visages des visiteurs, et des chibanis eux-mêmes, découvrant l’étendue des rides ayant creusé leurs visages après tant d’années passée en dure besogne.

Malgré les moyens mis et l’investissement humain colossal déployé par les artistes, l’exposition n’a pas eu l’écho qu’elle mériterait d’avoir dans la presse locale. « Le sort des chibanis n’était pas sa priorité », avait déduit Luc. Mais peu importe, le rêve du couple était de toute façon plus grand : montrer les « visages creusés des chibanis » à toute la France. D’ailleurs, un livre du même titre que l’exposition, Chibanis La Question, a été publié en octobre 2016 (Au Diable Vauvert).

Chibanis, de la porte du dortoir à la Porte-Dorée

Benjamin Stora visite l'exposition "Chibanis, la question" au Musée national de l’histoire l’immigration (en avril 2015).
Benjamin Stora visite l’exposition « Chibanis, la question » au Musée national de l’histoire l’immigration (avril 2015)

Dans leur combi, Luc et Sophie, accompagnés par leur fille Mona et d’un autre membre de la famille, reprennent les routes de France. Objectif : montrer au maximum de gens les visages de ces « damnés de la terre », pour paraphraser l’écrivain Frantz Fanon. Frontignan, Béziers, Bayonne, Angoulême, Poitiers, Île de Ré, Niort, etc., tant de villes et villages sont parcourus avant l’arrivée à Paris, au Musée national de l’histoire l’immigration, en avril 2015. C’est là que Luc et Sophie ont déballé leurs cartons pour montrer les chibanis aux Parisiens, sur invitation de l’historien Benjamin Stora, alors président du Conseil d’orientation de l’institution muséale.

La séquence chic de la Porte-Dorée étant achevée au 30 avril 2015, les artistes ont mis le cap sur l’Assemblée nationale, au cœur du pouvoir parisien, pour y installer l’exposition à l’occasion de la fête du 1er mai. Tout un symbole ! « Nous voulions symboliquement interpeller les députés sur le sort des chibanis car c’est dans cet édifice que les lois se font », relate Luc, fier de cet accomplissement qui l’a marqué à vie.

Portée par des motards sensibilisés à la cause des chibanis, l’exposition installée devant le bâtiment de l’assemblée a duré deux heures de temps, en l’absence totale des médias nationaux qui « étaient eux aussi occupés ailleurs »… à couvrir la manifestation du Front national.

Chibanis, la question… d’une vie brisée !

Depuis, l’exposition a continué à sillonner toute la France. De nombreux collectifs et associations continuent à l’accueillir. Luc Jennepin et Sophie Pourquié y montrent la trajectoire sinueuse de ces chibanis, dont beaucoup ne sont plus de ce monde. Plus qu’un simple projet artistique, ils avaient à cœur de sortir de l’ombre ces femmes et hommes oubliés par la République française, leur rendre hommage et rappeler leurs droits que l’Etat a, parfois, volontairement bafoué. C’est le cas, par exemple, des cheminots marocains qui étaient obligés de recourir à la justice pour obtenir le même taux de retraite que touchaient leurs collègues français. Ce fut un combat long et difficile, mais qui en valait la peine.

Pour réhabiliter ces personnes, Luc plaide pour le droit de vote des étrangers aux élections locales, tandis que Sophie estime qu’une meilleure coopération entre la France et les pays dont ils sont issus peut aider à améliorer leur situation et à leur rendre justice.

Aujourd’hui, leur nombre se rétrécit comme peau de chagrin. Les vivants continuent encore de faire des allers-retours entre la France et leurs pays d’origine, sans qu’ils ne se sentent vraiment « chez eux » nulle part. Ils sont un peu français et un peu maghrébins… aucun des deux ! Quand ils sont au Maghreb, ils rêvent de la France mais quand ils sont en France, ils ont le mal du pays. Il est clair que leurs cœurs continueront de balancer entre ces deux sphères géographiques jusqu’au dernier souffle, réparateur de toutes les mélancolies !

Portrait de femme, exposition Chibanis, la question
Portrait de femme qui fait partie de l’exposition « Chibanis, la question »

Chibanis La Question : L’exposition a été élaborée par la famille Luc Jennepin, Sophie Pourquié et leur fille Mona. Elle nous ouvre les yeux sur ceux que nous ne regardons plus, sur ces âmes errantes des foyers sans âtre. Des portraits illuminés par la dignité de ceux qui, après une vie de labeur, s’éteignent aujourd’hui dans la précarité, l’indifférence, l’amnésie publique. Les portraits de Luc Jennepin éclairent cette face de l’histoire de l’immigration, et rendent hommage à ces hommes à travers la force saisissante des photos. Si la thématique des chibanis comporte évidemment une part sociale forte et un caractère dramatique, le photographe montpelliérain a choisi de présenter une image valorisée de ces hommes et de ces femmes, loin du misérabilisme où on les cantonne souvent.

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